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Je suis heureux et reconnaissant à la Lettre aux anciens de
me donner l'occasion d'y apporter, comme vous l'avez souhaité, cher
Ivan, " un point de vue personnel sur le rôle et l'activité du Bureau
de Paris " que j'ai eu l'honneur de diriger du 1er février 1998
au 31 décembre 2006.
En rendant compte, alors, tant à mes collègues du Siège, du " Terrain
", du Centre de Turin et de l'Institut qu'à mes interlocuteurs français,
de l'exécution du mandat qui m'avait été confié neuf ans auparavant,
je disais : " Vous qui savez mieux que personne la passion que peut
susciter notre Organisation, qu'on l'incarne, qu'on y représente
son pays ou qu'on la représente dans son pays ou ailleurs, vous
comprendrez, sans doute mieux que d'autres, les sentiments qui m'animent
aujourd'hui ". Après avoir salué " la chance, sans laquelle rien
n'est possible " (J'y reviendrai) et remercié " la petite équipe,
ardente, du bureau " (J'y reviendrai aussi) ainsi que mes collègues
et mes interlocuteurs (Je n'aurais garde de les oublier) de la part,
importante, qu'ils avaient au bilan de ma mandature, je notais,
avec plaisir, qu'" A la veille de mon 65ème anniversaire et après
44 ans de présence au carrefour de l'économique, du social, de l'international
et du politique (...) c'est cette dernière mission qui m'aura retenu
le plus longtemps " et j'avouais que " si le temps ne m'y avait
pas rattrapé, je ne l'aurais pas vu passer ". C'est dans le même
état d'esprit, de passion, d'engagement et de gratitude, que je
vais tenter d'évoquer, aujourd'hui, le rôle et l'activité du " Bureau
de Paris " (désormais intitulé : " Bureau de l'OIT en France ").
Premier a avoir été créé " sur le terrain ", en janvier 1920, et
ayant rempli ses missions depuis, et sans interruption, y compris
pendant la seconde guerre mondiale et l'Occupation, le mandat et
l'action du Bureau de Paris ont, évidemment, évolués au fil de ces
87 ans. Il en aura été de même, on le verra, pour la période 1998-2006
et on pourra s'essayer à le deviner pour demain…
Grâce à la Lettre, certains moments de cette longue histoire
sont bien connus de ses lecteurs, je songe, notamment, à votre article,
cher Ivan, de mai 2001 sur " Le Bureau de Paris pendant la Guerre
" et à la publication, ultérieurement, et grâce aux bons soins
de Françoise BOUFFEZ, de Monique THEODORE-MORIN et de Jean-Jacques
CHEVRON, des " Souvenirs " d'Aimée-Elise MOREL qui témoignent de
sa collaboration avec Albert THOMAS de 1916 à 1920, puis des premières
années de la création du " Bureau " jusqu'à la sombre période de
l'Occupation pendant laquelle, avec héroïsme, elle en assura la
direction, et ce jusqu'en 1949.
La Lettre a bien voulu m'autoriser à reprendre ces articles
dans le site Internet que j'ai eu le plaisir de créer, en 2002.
En effet, j'indiquais dans mon premier " Editorial " de Juin 2002
que ce site, " portail d'entrée " naturel du site central de l'Organisation
et support d'informations, en temps réel, sur l'action de son Bureau,
prenait aussi le parti de réserver une place privilégiée à la longue
et riche histoire de la relation entre la France et l'OIT. Ainsi,
les lecteurs de la Lettre, s'ils veulent bien le visiter,
y trouveront sous " le Bureau de l'OIT en France " l'historique
de la constitution du réseau des Bureaux dans les pays industrialisés,
les raisons d'être de ce réseau et les missions qui en résultent,
en général et dans le cas particulier du " Bureau de Paris ". Ils
y trouveront aussi, sous les plumes amicales de Jean Louis CARTIER,
d'Antoine LAVAL et de Jean Jacques OECHSLIN, les caractéristiques,
très particulières, de la Délégation française des Gouvernementaux,
des Travailleurs et des Employeurs ainsi que la liste des délégués
français de ces 3 collèges, depuis l'origine et quelques " bios
". Ils y trouveront enfin, au fil des éditoriaux et des mise à jour,
le détail des initiatives et des réalisations du Bureau pendant
cette mandature et, notamment, la portée et les textes des 3 accords
de coopération entre le BIT et la France (1999-2001, 2002-2005 et,
enfin, 2006-2009).
Aussi, dans le cadre, limité, de cet article, je me garderai de
prétendre restituer l'intégralité de ce qu'ont été, sur la période,
le " rôle et l'activité " du Bureau ; je me propose plutôt de partager
avec le lecteur de la Lettre quelques impressions autour
de quelques souvenirs, privilégiés, que je garderai de cette mission.
" Une longue complicité "
Le 4 juin 1997, le Commissaire interministériel pour l'Emploi que
je suis depuis le 29 août 1996 est à la disposition d'un nouveau
Ministre, Martine AUBRY ; c'est la troisième cohabitation entre,
d'une part un Président de la République issu d'une composante du
champ politique et, d'autre part, une majorité parlementaire et
un Gouvernement, issus de son opposition. J'en connais les rigueurs
: j'étais dans les cabinets des deux premières, auprès de Michèle
BARZACH, Ministre de la Santé et de la Famille 1986-1988, auprès
de Michel GIRAUD, Ministre du Travail, de l'Emploi et de la Formation
professionnelle 1993-1995. A l'automne, je comprends qu'au delà
de la (di)gestion de la " divine " surprise et après les torpeurs
qu'autorise l'inertie estivale, le Ministre (ou sa technostructure)
ne veut plus du Commissariat, voire du Commissaire... Je me considère
comme " disponible " et je songe au BIT…
Je croyais bien le connaître ; en effet, depuis 1972 à la Direction
de la Sécurité sociale et 1974 à la Direction de la Population et
des Migrations et jusqu'en 1983, j'ai été, notamment, en charge
des relations internationales, jusqu'à en diriger le Service pour
le compte des Ministères sociaux en 1984-85. Ainsi, je participe
régulièrement au collège des " experts gouvernementaux " avec mes
amis Jean Louis CARTIER et Maurice RAMOND, dans l'équipe que dirige
Alexandre PARODI puis Gabriel VENTEJOL, Délégué gouvernemental de
1976 à 1986. Je découvre avec plaisir l'alchimie du BIT, Francis
BLANCHARD, François TREMEAUD, Francis MAUPAIN et d'autres.
Plus particulièrement, 4 occasions m'avaient été données de resserrer
mes liens personnels avec le BIT.
La première, en 1980-1984. Aux Nations Unies, sur l'initiative
de l'Ambassadeur Délégué du Mexique, la résolution de Assemblée
générale du 18 décembre 1979 a créé un " groupe de travail ouvert
" pour élaborer une " Convention sur les droits de l'homme des travailleurs
migrants ". L'Ambassadeur Délégué mexicain la préside. J'y participe
et j'y retrouve mes collègues européens en charge des politiques
migratoires, notamment l'allemand Ernst KREUZALER, le finlandais
Juhani LONNROTH, l'italien Gianluca BERTINETTO. Tous les autres
pays sont représentés par des diplomates des délégations à New York.
Le contentieux historique entre le Mexique et les Etats-Unis pèse
sur le projet du Président. Les conventions pertinentes du BIT sont
délibérément ignorées. Après avoir pris l'attache du BIT, nous imposons
au Président de faire travailler le groupe sur des projets élaborés
par nous-mêmes, constitués en " amis du Président " ; simultanément,
entre les deux sessions annuelles, nous préparons ces projets, alternativement
dans nos capitales respectives, avec notre collègue du BIT, Roger
BÖHNING. Jean Louis CARTIER m'y succède lorsque je quitte le Ministère
pour la Ville de Paris, en 1985, Les travaux dureront 10 ans avant
que la Convention soit adoptée par l'Assemblée générale le 18 décembre
1990, puis 13 ans pour entrer en vigueur, le 1er juillet 2003….
La deuxième, en mars 1994. Je suis, depuis avril 1993, Conseiller
auprès du Ministre du Travail, de l'Emploi et de la Formation professionnelle,
Michel GIRAUD et j'ai gardé les affaires internationales en portefeuille.
Le Ministre est sincèrement convaincu de la nécessité de définir
et de promouvoir les " Droits fondamentaux du travail " ; il l'a
dit à la tribune de la conférence du BIT, en juin 1993. A peine
élu, en 1993, le Président CLINTON, reprenant une idée du Ministre
japonais du Travail, annonce l'invitation, à Detroit, pour mars
1994, conjointement des Ministres du Travail et des Ministres de
l'Economie des pays du G7. Le Ministre GIRAUD y défendra, seul,
les " Droits fondamentaux ". On le note à Genève.
La troisième, dans ce même printemps 1994. Il s'agit de préparer
la position française à un certain " Sommet mondial pour le développement
social " des Nations Unies " initiée par l'Ambassadeur Délégué du
Chili, Juan SOMAVIA. La première étape, pour moi, consiste à emporter
l'arbitrage du Premier Ministre pour la désignation du " Coordinateur
". Trois ministres sont concernés et ont chacun leur " champion
". Pour Simone VEIL, Ministre d'Etat, Ministre des Affaires sociales,
principalement concernée par la lutte contre la pauvreté et l'exclusion,
c'est Colette MÊME, Conseiller d'Etat unanimement respectée ; pour
Alain JUPPE, Ministre des Affaires étrangères, c'est Lionel JOSPIN,
de retour dans l'administration française ; pour Michel GIRAUD,
c'est Yvon CHOTARD. Le Premier Ministre choisit le Délégué du Gouvernement
au Conseil d'administration du BIT. La position française s'élabore
donc en mêlant le tripartisme du BIT et la société civile à la manière
du Conseil économique et social. Sur le fond, la dimension " Emploi
" chère à l'Organisation et, surtout, la définition des " Droits
fondamentaux " telle que l'entend le BIT, s'y retrouvent. Devenue
position européenne à la faveur de la présidence de l'Union exercée
par la France au premier semestre 1995, le travail de la " Commission
CHOTARD " se retrouve, pour l'essentiel, dans les " conclusions
" de la Conférence de Copenhague de mars 1995.
La quatrième de ces occasions privilégiées fut le G7 Emploi de
Lille d'avril 1996. Après l'élection présidentielle de 1995 et la
constitution du Gouvernement d'Alain JUPPE, je suis demeuré auprès
du nouveau Ministre du Travail, Jacques BARROT. En mai, Jacques
CHIRAC reprend l'initiative du Président CLINTON et invite le G7
Emploi, à Lille, pour le printemps prochain.
En Juin, la Présidence de la République désigne les deux " Coolies
", Jean Philippe COTIS, pour le Ministre des Finances, moi-même
pour le Ministre du Travail (nous étions déjà les conseillers de
nos Ministres respectifs, à Detroit) qui, sous l'autorité du " Sherpa
" de l'Elysée, Jean David LEVITTE, vont préparer cet exercice. Dès
le début, l'Elysée retient l'idée d'introduire le Directeur général
du BIT, dans le G7 Emploi, à parité avec le Secrétaire général de
l'OCDE, ce dernier étant, depuis le Sommet originel des Chefs d'Etat
et de Gouvernement du G7 de Rambouillet, en novembre 1975, le seul
à apporter des " contributions " à ces travaux. Nous plaidons avec
succès cette proposition dans les capitales des Etats du G7, à la
Commission et à l'OCDE et nous nous concertons avec le BIT. Du 31
mars au 1er avril, Michel HANSENNE participe au G7 Emploi de Lille
et le DG sera invité à chacun des G7 Emploi suivants. C'est dans
cette dynamique qu'Yvon CHOTARD, qui m'honore de son amitié, me
suggère de poser ma candidature à la direction du " Bureau de Paris
" du BIT sur le point d'être libérée par Yannick SIMBRON qui l'anime
depuis 1991.
" Premières impressions "
Le 1er février 1998, je m'engage donc dans le couloir du 4ème
étage du " Bâtiment des Délégations " de l'UNESCO, rue Miollis,
autour duquel, entre la Délégation du Mali et celle de la Colombie,
se distribue le " Bureau de Paris ". On est loin du prestige du
205, boulevard Saint Germain, sur le carrefour Bac, que le Bureau
aura occupé plus d'un demi siècle.
Adolescent, j'habitais avec mes parents de l'autre coté du carrefour,
vis-à-vis du Bureau et, cherchant la paix, j'y avais découvert avec
délices sa " salle de lecture " aux fenêtres arrondies par le pignon
de l'immeuble haussmannien, aux bibliothèques chargées de luisantes
reliures de cuir, à l'impressionnante cheminée sur le manteau de
laquelle le buste d'Auguste COMTE imposait le silence aux lecteurs
qui trouvaient là, dans ce qui est resté jusque dans les années
80, le principal si ce n'est le seul, centre de documentation, économique
et social, en France. C'était alors dans les années 60, du temps
d'Augustine LEON-JOUHAUX et, notamment, de Luce ESPINASSE qui rayonna
sur le Bureau pendant plus de 30 ans et eu, à partir des années
50, la haute main, sur la Bibliothèque et sur la Documentation.
A l'expiration de son bail, fin 1990 et chassé de cet Eden par
la perspective de l'explosion de son loyer, son directeur d'alors,
Eric HINTERMANN, avait trouvé refuge à l'UNESCO qui, déserté par
les Etats-Unis et d'autres, était au large dans ses locaux. Michèle
PERSON, Jacqueline LISSILOUR et Josette GERVAIS, qui constituent
(avec Jocelyne LIBERT, que je ne verrai pas, en longue maladie et
qui décèdera sans avoir pu reparaître au Bureau) l'effectif permanent
du Bureau m'y accueillent. Elles ont connu " le boulevard Saint
Germain " où elles ont été recrutées par Augustine LEON-JOUHAUX
ou par Gérald LARRUE. Comme le souvenir du " Noble faubourg ", celui
de Mme JOUHAUX qui dirigea le Bureau pendant 22 ans, habite encore
les cœurs. Aussi solide et puissant que l'immeuble du carrefour
Bac, Mme JOUHAUX, bientôt centenaire, reste, 27 ans après l'avoir
quitté, " la patronne " du " Bureau de Paris " et irradie encore
les collaborateurs qu'elle a recrutés : Monique THEODORE-MORIN,
Jocelyne LIBERT, Josette GERVAIS, Jacqueline LISSILOUR et Luce ESPINASSE,
déjà citées, Annie WOLF, Anne-Marie BRAULT, Colette ARCAS-LUQUE,
Claudine COHEN et Robert FALAISE ou qui le furent par Gerald LARRUE
: Michèle PERSON (déjà citée), Brigitte du JEU, Daniel ROYER et
Jean Louis ESCALIER.
Je prendrai la pleine mesure de la nostalgie dans laquelle baigne
le Bureau en 1998 lorsque, rendant la visite de courtoisie du nouveau
directeur à Marc BLONDEL, délégué des travailleurs, à cette responsabilité
depuis 1981, familier du BIT depuis plus longtemps encore, je l'entends
me promettre de venir me voir " boulevard Saint Germain "…A certains
égards, je n'aurai le sentiment " de faire partie du Bureau de Paris
" que le jour où je fus convié à me joindre au collège des anciens
collaborateurs de Mme Augustine LEON-JOUHAUX (ou de ceux, comme
François TREMEAUD, dont elle avait accompagné les premiers pas)
pour fêter, en 1999, ses 100 ans, dans sa coquette maison de retraite
de Meudon. Mais, ce 1er février 1998, je vois bien que le moral
de mes collaborateurs qui, après Mme JOUHAUX, ont vu passer Gérald
LARRUE, Micheline GALABERT, Eric HINTERMANN, Yannick SIMBRON, partir
en retraite leurs collègues et leurs postes être supprimés, n'est
pas au zénith…
Pour l'instant, je m'installe en sortant de leurs cartons l'équipement
informatique que le Siège nous a envoyé, il y a quelques mois. Josette
GERVAIS me donne quelques rudiments de bureautique, je me jette
dans " Windows pour les nuls ", je m'essaie aux fusions, je fais
des cauchemars de sténo dactylo, je maudis l'ENA de ne m'avoir rien
appris (de vraiment utile).
Enfin, je découvre, avec ravissement, Group Wise et avec passion
mes nouveaux collègues du réseau d'EUROPE, notre Directeur Heribert
SCHARRENBROICH, Orphal HEMBRECHTS, Pierre De LAME, mais aussi Yvonne
BARRAS, Fabienne VUILLIEZ, Nadia BERNY et, dans leurs capitales,
Peter BRANNEN à Londres, Ernst KREUTZALER à Bonn, Marcel BOURLARD
à Bruxelles, Maurizio SACCONI à Rome, Manuel SIMON à Madrid, Pauline
BARRETT-REID à Moscou, Gulay ASLANTEPE à Ankara et, bientôt, Petra
ULSHOEFER à Budapest
Le mandat que m'a donné le Directeur d'EUROPE, flanqué d'Orphal
et de Pierre est simple ; c'est, sans doute, celui qu'ont reçu mes
prédécesseurs : D'abord, obtenir, pour le Bureau, une subvention
d'investissement et de fonctionnement du Gouvernement français,
ensuite, quitter l'UNESCO pour une localisation donnant, comme naguère,
une visibilité propre au Bureau du BIT, enfin faire contribuer volontairement
la France aux programmes de coopération technique du BIT. La chance
me donnera de le réaliser, mais dans l'ordre inverse.
A suivre
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