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Les données statistiques sur l'emploi et les estimations les plus sérieuses concernant le travail réel (non comptabilisé) mettent en lumière un curieux paradoxe: il est désormais indéniable que l'apport des femmes à l'économie est sans commune mesure avec le niveau de leur rétribution. La contribution des femmes à l'économie continue d'être occultée, parce que les statistiques de l'emploi et la comptabilité nationale sous-estiment la place des femmes dans la population active et parce que la ségrégation entre les sexes se prolonge dans le monde du travail.
Les travaux de l'OIT expliquent cette situation paradoxale par quatre facteurs principaux: la persistance des différences entre les salaires des hommes et des femmes, l'inégalité d'accès à l'emploi stable, la perpétuation et parfois l'accentuation de la ségrégation professionnelle et l'accroissement du «travail fantôme» (travail invisible, non rémunéré mais économiquement nécessaire, à la fois dans les secteurs domestique, agricole et informel).
Inégalité des salaires
Partout, les femmes sont moins payées que les hommes et aucun indice ne suggère que cet écart soit en passe de diminuer sensiblement. Si des progrès incontestables ont été accomplis en matière d'égalité des salaires au cours des 40 dernières années, ces progrès n'ont été ni universels, ni soutenus et la plupart des femmes continuent de ne gagner en moyenne que de 50 à 80% des salaires des hommes. Les écarts restent relativement élevés au Japon et en République de Corée où les salaires des femmes représentent environ 50 à 60% de ceux des hommes. Dans les pays développés, l'écart varie entre 30 et un peu moins de 10%. Dans l'ensemble, les métiers dits féminins n'ont pas été réévalués et ne sont pas mieux payés.
Les différences de salaires sont particulièrement marquées dans certains des pays en développement qui ont favorisé les exportations en encourageant les industries manufacturières à haute intensité de main-d'oeuvre (essentiellement féminine) et en s'efforçant de réduire les prix sur les marchés internationaux. Par exemple, en Asie, le salaire moyen des femmes dans l'industrie manufacturière représentait en 1993 57,1% de celui des hommes à Singapour et 52,2% en République de Corée. En revanche, au Sri Lanka et à Hong-kong, l'écart est moindre et va en diminuant. Les chiffres sont respectivement de 89,8% (1993) et 71,6% (1994). Selon les données rassemblées par la Commission économique des Nations Unies pour l'Amérique latine et les Caraïbes, les femmes de cette région ne gagnent que de 44 à 77% des salaires des hommes.
Les causes de cette disparité salariale sont multiples. Tout d'abord, les métiers où l'on trouve surtout des femmes sont en général moins valorisés. Les différences de gains sont notables par exemple pour le travail aux pièces accompli au foyer, le travail agricole salarié et dans le secteur informel. En outre, les hommes occupent plus souvent des emplois à plein temps qui leur offrent des possibilités de carrière et des avantages découlant de l'ancienneté, alors que les femmes sont très présentes dans le travail à temps partiel et dans le travail temporaire, mal rémunéré et souvent précaire. Qui plus est, les femmes sont moins disponibles que les hommes pour faire des heures supplémentaires, travailler la nuit ou par équipes en raison de leurs responsabilités familiales ou d'obstacles juridiques.
Accès à l'emploi stable
Dans la compétition avec les hommes pour l'accès à un travail stable, les femmes sont toujours perdantes. Dans les pays développés, les emplois à temps partiels, concentrés dans le secteur tertiaire, sont en majorité occupés par des femmes: 60 à 90% du total dans les pays de l'OCDE. En 1992-93, 63% des femmes actives travaillaient à temps partiel aux Pays-Bas, 42% en Australie, 36% en Nouvelle-Zélande, 48% en Norvège et 45% au Royaume-Uni. Dans les pays en développement, la plupart des femmes travaillent dans l'agriculture et dans le secteur informel. Dans les villes d'Afrique de l'Ouest, par exemple, plus des deux tiers des femmes travaillent dans le secteur informel où elles gagnent souvent moins que le salaire minimum payé dans le secteur structuré. D'une manière générale, en Afrique, les femmes ont moins de possibilités que les hommes de gagner un salaire: 30% contre 42% d'hommes. Dans certains pays de ce continent, moins de 10% des femmes économiquement actives ont un emploi salarié. Dans tous les pays du monde et plus particulièrement dans ceux qui sont touchés par l'ajustement structurel, la compression du secteur public tarit peu à peu cette source d'emplois stables et protégés, dans lesquels les femmes sont fortement représentées (entre 35 et 45%, par exemple, dans la plupart des pays d'Amérique latine et des Caraïbes).
Ségrégation professionnelle
En raison de la persistance des modes traditionnels de répartition des tâches mais aussi à cause de stéréotypes lents à disparaître, la ségrégation professionnelle demeure le facteur le plus important de l'inégalité de rémunération entre les deux sexes. Les femmes prédominent dans les professions de la vente, du secrétariat et des services domestiques. Elles travaillent dans l'enseignement, les services de soins et l'agriculture de subsistance. Les hommes s'occupent de la gestion, de l'administration et de la politique. Ils prédominent dans l'industrie, les transports et le bâtiment. Si l'on détaille davantage les catégories d'emploi, on s'aperçoit que la ségrégation est encore plus aiguë: par exemple, dans l'enseignement, les femmes sont majoritaires dans les niveaux élémentaire ou primaire, et les hommes dans l'enseignement supérieur
En Amérique latine et dans les Caraïbes, 71% des femmes économiquement actives sont concentrées dans le secteur des services. Dans les pays développés, ce pourcentage est d'environ 60%. En Asie et en Afrique, c'est dans l'agriculture qu'elles sont le plus nombreuses: près de 80% en Afrique subsaharienne et au moins 50% en Asie.
Les femmes occupent à peine 10 à 20% des emplois de gestion et d'administration dans le monde. Même lorsqu'elles occupent des emplois dominés par les hommes, leur revenu demeure inférieur. Au Canada, par exemple, où les femmes se sont frayé de solides brèches dans les carrières de l'administration, de la gestion, de l'ingénierie, des sciences physiques, de l'enseignement universitaire, du droit et de la médecine: elles gagnent environ 15% de plus que celles d'autres catégories professionnelles, mais toujours 15 à 20% de moins que leurs homologues masculins.
Le «travail fantôme» ou les corvées invisibles
Une autre explication des écarts de gains entre hommes et femmes réside dans le fait que la majeure partie des activités productives des femmes demeure invisible dans les statistiques du travail et les comptabilités nationales. Pourtant, si ce travail fantôme, non rémunéré, que les femmes effectuent dans l'agriculture de subsistance et dans les entreprises familiales était pleinement pris en compte dans les statistiques du travail, leur taux d'activité économique augmenterait de 10 à 20%. Et si les travaux ménagers étaient calculés comme des activités productives dans la comptabilité nationale, la valeur du PIB mondial augmenterait de 25 à 30% et le taux de participation des femmes serait égal ou supérieur à celui des hommes. Les corvées invisibles constituent un travail économiquement nécessaire, souvent complémentaire de celui des hommes, et pourtant non rétribué.
Aujourd'hui, les femmes travaillent deux heures de plus que les hommes au Japon et cinq à six heures de plus en Europe occidentale. Les seuls pays développés où la durée du travail des hommes et des femmes est égale sont ceux d'Amérique du Nord et l'Australie. En Europe de l'Est, l'écart s'est réduit mais demeure considérable. En Amérique latine où, en 1975, les femmes travaillaient en moyenne trois heures de moins par semaine que les hommes, elles travaillent désormais près de sept heures de plus. L'écart le plus important a été relevé en Afrique et en Asie, où les femmes travaillent en moyenne 12 à 13 heures de plus que les hommes par semaine. Dans de nombreux pays en développement, elles effectuent aujourd'hui 60 à 90 heures de travail par semaine pour maintenir seulement leur niveau de vie d'il y a dix ans.
Des solutions possibles
La convention nº 100 sur l'égalité de rémunération, adoptée par l'OIT en 1951, préconise l'évaluation des tâches et non des caractéristiques personnelles des travailleurs, y compris le sexe, comme le meilleur moyen d'éviter la discrimination dans la rémunération.
Et c'est bien là que le bât blesse. La principale difficulté d'application de la convention réside précisément dans la détermination des critères à appliquer pour estimer la valeur d'un emploi. Par exemple, les critères d'évaluation peuvent conserver certains stéréotypes sexistes et perpétuer la discrimination. Selon une étude de l'OIT, «même lorsque la comparabilité se fonde sur la valeur du contenu des tâches, les résultats peuvent être faussés par une surévaluation implicite de certains critères propres aux hommes (comme l'effort physique)». Ainsi, les critères de promotion peuvent être tels que les femmes ou les travailleurs occupant des professions où les femmes prédominent ont en général moins de chances d'être promus que les hommes. Qui plus est, même quand les critères d'évaluation pourraient s'appliquer d'une manière moins sexiste, ils sont parfois rejetés au second plan par des considérations d'ordre commercial. Par exemple si, dans une entreprise, des travaux de secrétariat effectués par des femmes sont estimés à la même valeur que des travaux techniques effectués par des hommes, et s'il existe une pénurie de qualifications pour l'un ou l'autre type d'emploi, ils devraient, selon la loi du marché, être rémunérés en fonction de leur rareté, c'est-à-dire différemment.
Dans ce contexte, l'apparition de nouvelles formes d'organisation du travail et l'expansion du secteur non structuré, qui accroît le nombre de femmes exclues de l'application des lois relatives à l'égalité de rémunération, ne facilite pas les choses. La mobilisation et l'organisation des femmes au sein de groupements, associations, réseaux, etc. constitue pour elles à cet égard un moyen efficace de faire valoir leurs droits.
L'OIT estime que, tout comme les gouvernements, les employeurs et les syndicats ont une responsabilité directe dans l'application du principe d'égalité de rémunération pour un travail de valeur égale. Ils peuvent, par exemple, veiller à ce que les conventions collectives ne contiennent pas de dispositions contraires à ce principe et revoir, au besoin, les pratiques en usage pour la fixation des taux de rémunération afin que les critères de classification et d'évaluation des tâches soient exempts de discrimination contre les femmes.
L'OIT préconise en outre la mise en place, à l'échelon national, d'un mécanisme efficace de contrôle de l'application de ce principe à tous les travailleurs (procédure d'enquête et de plainte).
Outre ces mesures, il faut consentir des efforts dans les domaines de l'éducation et de la formation pour que les femmes acquièrent les qualifications susceptibles de leur donner de meilleures chances d'emploi et de rémunération.
La convention nº 100 - Egalité de rémunération, 1951
Nombre de ratifications: 123 au 31 décembre 1994
L'adoption de la convention répond à l'idée que la différence des taux de rémunération des hommes et des femmes ne peut se justifier par l'efficacité et la capacités respectives des unes et des autres, mais reflète plutôt les idées traditionnelles que l'on se fait des femmes au travail. Elle reconnait que le principe de l'égalité de rémunération ne peut être appliqué dans des conditions générales d'inégalité. En conséquence, la convention insiste sur la nécessité de prendre des mesures complémentaires en vue de promouvoir l'égalité des hommes et des femmes sur le lieu de travail. L'égalité de rémunération est considérée non seulement comme une mesure permettant de promouvoir la justice sociale, mais aussi comme un moyen d'encourager la mobilité et l'utilisation efficace de la main-d'oeuvre.
Aux termes de la convention, l'égalité de rémunération pour un travail de valeur égale, se réfère à un taux de rémunération fixé sans discrimination fondée sur le sexe. L'évaluation des emplois sur la base des travaux qu'ils comportent est l'un des moyens suggérés pour faciliter l'application de ce principe.
Les gouvernements sont tenus d'appliquer le principe de l'égalité aux personnes employées dans leurs services et d'en promouvoir l'application aux travailleurs de tous les autres secteurs de l'économie.
La recommandation nº 90 - Egalité de rémunération, 1951 complète la convention en préconisant des mesures pour l'application du principe: dispositions légales et information des travailleurs, évaluation objective et classification des emplois sans considération de sexe, adoption de mesures correctives chaque fois que l'on découvre une inégalité de rémunération, sensibilisation de l'opinion publique.
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Sources principales:
- Rapports régionaux préparés pour le Forum international sur l'égalité des femmes dans le monde du travail: Les défis pour l'avenir, Institut international d'études sociales, Genève 1-3 juin 1994. IIES (Genève, 1994).
- Les femmes dans une économie mondiale en mutation; le rôle des femmes dans le développement mondial, Etude 1994. Nations Unies. (New York, 1995).
- BIT: Annuaire des statistiques du travail et Bulletin des statistiques du travail.
- Statistiques nationales.