A l'heure actuelle, dans les pays en développement, la majorité des emplois se crée dans ce que l'on appelle le secteur informel. Compte tenu de l'importance des effectifs de travailleurs concernés et de leur nombre croissant, une action concertée est nécessaire pour améliorer les revenus, la productivité et les conditions de travail dans ce secteur. En complément d'un appui institutionnel et de possibilités de crédit à des taux abordables, la formation peut jouer à cet égard un rôle décisif.
Ne disposant pas du complément de qualification rendu nécessaire par l'évolution des techniques et la concurrence mondiale, de nombreux travailleurs courent le risque d'être évincés de l'emploi ou cantonnés dans les secteurs mal rémunérés et précaires du marché du travail. Dans les pays industrialisés, ce processus se traduit par de très forts taux de chômage, une baisse des salaires et la montée du travail à temps partiel ou temporaire. «Dans les pays en développement», indiquent les auteurs du rapport du BIT sur l'emploi dans le monde 1998-99, «la pénurie d'emplois dans le secteur structuré de l'économie, ainsi que le manque de qualifications d'une large fraction de la main-d'œuvre, ont conduit à l'essor d'un secteur informel dans lequel la plupart des travailleurs occupent un emploi faiblement rémunéré dans des conditions de travail médiocres et non réglementées».
Le secteur informel est une source non négligeable d'emplois dans les villes. «Dans l'ensemble de l'Afrique, l'emploi dans le secteur informel constitue plus de 60% de l'emploi urbain total.» Dans les pays pour lesquels il existe des données statistiques, ce pourcentage est de 57% en Bolivie et à Madagascar, 56% en Tanzanie, 53% en Colombie, 48% en Thaïlande et 46% au Venezuela.
Les activités du secteur informel sont des activités de petite envergure, qui ne sont généralement ni reconnues, ni enregistrées, ni réglementées. Les opérateurs sont de petites entreprises qui embauchent une main-d'œuvre temporaire, des «entreprises» familiales qui recourent principalement au travail des membres de la famille, et des travailleurs indépendants. Les modes de production ont ceci de caractéristique qu'ils supposent davantage de fonds de roulement que de capital fixe. Il existe rarement de contrat en bonne et due forme entre employeurs et salariés ou entre acheteurs et vendeurs, et les activités, qui demeurent souvent occultes, échappent généralement au fisc.
Parmi les différentes catégories d'opérateurs du secteur informel, le sous-secteur des petites et microentreprises «est l'élément le plus fort et le plus dynamique». D'ordinaire, il est en grande partie lié au secteur structuré par le biais de la sous-traitance. La plupart des entreprises concernées sont indépendantes et «approvisionnent les marchés situés au bas de l'échelle des revenus». La mondialisation et la montée de la concurrence accroissent la précarité du milieu économique dans lequel ces entreprises travaillent et imposent de meilleures normes de qualité supposant l'accès à des qualifications nouvelles, ce qui constitue une tâche difficile pour ces entreprises sans grandes ressources.
La deuxième catégorie est le sous-secteur des entreprises fondées sur le ménage, où la plupart des activités incombent aux membres de la famille et plus particulièrement à une main-d'œuvre féminine non rétribuée. A de rares exceptions près, ces familles sont dans l'impossibilité d'augmenter leurs revenus et de sortir de la pauvreté.
La troisième catégorie est le sous-secteur des services indépendants - employés de maison, vendeurs à la sauvette, barbiers de rue, cireurs de chaussures, etc., et travailleurs journaliers sans qualifications. Elle constitue le gros du secteur informel. «Le niveau de qualification requis pour ces métiers est le moins élevé de tout le secteur informel», précisent les auteurs.
Les gains varient fortement «comme le niveau d'éducation qui, en moyenne, est bas». En général, les travailleurs qui ont un peu d'instruction obtiennent les emplois les plus attrayants et les mieux rémunérés. Ceux qui n'en ont aucune ont beaucoup de mal à profiter des possibilités de formation non formelle qui leur permettraient d'acquérir des qualifications et ainsi d'améliorer leurs revenus.
«La formation est importante pour la transmission et le développement des qualifications; elle a un effet direct sur la productivité et, par conséquent, sur le revenu», font observer les auteurs du rapport. Les chefs d'entreprise du secteur informel lui accordent beaucoup d'importance notamment parce que, en règle générale, les apprentis restent par la suite dans leurs ateliers en tant que main-d'œuvre qualifiée. D'autres créent leur propre affaire. «Au Kenya, où a été mis en place un système de formation relativement sophistiqué, on compte davantage d'apprentis inscrits dans le secteur informel que de stagiaires dans le secteur structuré» et «en Egypte, plus de 80% des artisans du secteur de la construction acquièrent leurs qualifications en suivant un apprentissage traditionnel».
A côté de l'apprentissage non formel, il existe les programmes de formation de l'Etat et des ONG. Cette formation, qui s'adresse surtout aux propriétaires ou futurs propriétaires de microentreprises, est dispensée sous forme de services de vulgarisation, de cours de formation professionnelle ou de programmes de gestion d'entreprise. «Les ONG en particulier ont été les premières à lancer des initiatives en faveur de la formation dans le secteur informel.»
On sait que les cours de formation dispensés par les ONG à l'intention des travailleurs indépendants peuvent réussir; ainsi, «le Centre de recherche et de développement de l'éducation (CIDE) au Chili, a formé plus de 6 000 jeunes et femmes défavorisés des bidonvilles». En revanche, «on ne connaît guère de succès remportés par la formation à l'emploi indépendant parrainée par les pouvoirs publics dans le secteur informel».
«La politique de formation serait mieux inspirée de répondre aux besoins de ceux qui sont déjà installés dans la production du secteur informel et qui demandent un complément de formation pour acquérir certaines qualification spécifiques», par la présentation, par exemple, des technologies nouvelles et des produits nouveaux.
En outre, «les systèmes d'apprentissage en usage dans le secteur des microentreprises doivent être perfectionnés». Les auteurs du rapport estiment en effet que «bien qu'ils réussissent à transmettre les qualifications d'une génération à l'autre», ces systèmes présentent de graves défauts qui doivent être corrigés. Ils définissent ensuite, pour améliorer la qualité de la formation proposée, des stratégies qui consistent à:
«L'apprentissage traditionnel ne remplace pas l'éducation de base» mais devrait la compléter, affirment les auteurs tout en admettant que ce n'est pas chose facile. Souvent, les conditions de travail des apprentis sont pénibles et le travail des enfants est fréquent. Lier l'apprentissage et l'enseignement secondaire «encouragerait les jeunes à aller à l'école sans craindre d'être privés des qualifications dont ils ont besoin pour pouvoir gagner leur vie». Cela constituerait en outre un moyen efficace de lutter contre le travail des enfants. Mais la réalisation de tels programmes supposerait «de grandes réformes du système scolaire».
Même les sous-secteurs des ménages et des services indépendants, où la pauvreté est la plus aiguë, peuvent bénéficier d'activités de formation. «Bien qu'ils se situent au bas de la hiérarchie des qualifications, les travailleurs de ces secteurs ont tout de même certaines compétences (...) qui pourraient être grandement améliorées par des informations et des conseils sur la technologie, un accès à de meilleurs outils et une formation à la gestion et à la comptabilité.» Les groupements de producteurs et les coopératives qui dispensent un enseignement et une formation le font avec efficacité et contribuent au développement des entreprises.
Une approche intégrée
Si les programmes de formation ont souvent manqué leur objectif, constatent les auteurs, c'est «en raison de l'étrange terminologie utilisée et de l'arrogance manifestée à l'égard des participants, considérés comme des êtres inférieurs et, défaut plus grave encore, parce que la formation est considérée comme une intervention ponctuelle» qui ne nécessite aucun apport complémentaire. «L'absence de soutien institutionnel et de crédit rend souvent inutilisables les nouvelles qualifications acquises.» Il est donc «vital que la formation ne soit pas conçue isolément mais soit accompagnée des autres facteurs indispensables à l'exploitation fructueuse des qualifications transmises».
«Une formation associée à un crédit à faible taux d'intérêt par un système décentralisé d'octroi et de recouvrement des prêts, concluent les auteurs, peut faire toute la différence lorsqu'on cherche à élever les revenus dans le secteur informel.»