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TRAVAIL
No 42, Mars 2002


Exploitation sexuelle des enfants


De la rue au cyberespace, le phénomène s'aggrave

L'exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales n'est plus un sujet tabou. Un nombre croissant de pays en parlent désormais ouvertement. Néanmoins, elle constitue toujours un problème d'envergure mondiale, que l'Internet ne fait que propager davantage. Pour lutter efficacement contre cette forme de maltraitance des enfants, il faut s'attaquer à ses causes sous-jacentes. L'article qui suit passe en revue les solutions possibles.

YOKOHAMA, Japon - Trois mille délégués représentant plus de 130 États, des centaines d'ONG, d'organisations intergouvernementales et le secteur privé... Si besoin était, le Congrès mondial contre l'exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales, qui s'est tenu dans cette ville au mois de décembre 2001, a clairement démontré la dimension internationale du problème.

Fini le temps où l'on pensait que seuls les pays pauvres étaient concernés. Les participants ont entendu les histoires déchirantes de jeunes Albanais vendus en Europe occidentale, d'adolescents japonais offrant des services sexuels en échange d'argent de poche, d'enfants de la rue contraints à se prostituer en Russie, de fillettes vietnamiennes ou népalaises envoyées dans les bordels du Cambodge et de l'Inde.

Quasiment aucun pays n'oserait prétendre être épargné par le problème. Mais aucun ne pourrait dire avec précision combien d'enfants sont victimes de cette forme d'exploitation parce que celle-ci est en grande partie clandestine et qu'il n'existe encore aucune méthode universelle pour en déterminer l'ampleur.

De la planète au cyberespace

Cependant, même sans connaître le chiffre exact d'enfants victimes de l'exploitation sexuelle à des fins commerciales - que certains situent autour de deux à trois millions - la plupart des intervenants au Congrès de Yokohama se sont déclarés convaincus qu'il était en augmentation, surtout pour ce qui est de la pornographie. Autre certitude: l'exploitation sexuelle des enfants ne sévit plus désormais dans les seules rues des agglomérations urbaines, mais elle a également envahi les autoroutes de l'information.

Autrefois confinée à des réseaux de diffusion clandestine de revues et de cassettes vidéo ou aux ruelles crasseuses des ghettos de pauvreté, la pornographie enfantine a été propulsée dans le cyberespace via l'Internet. De nombreux sites payants proposent des images et des vidéos pornographiques mettant en scène des enfants. Ils sont souvent hébergés dans des pays dont la législation n'a pas été adaptée à cette nouvelle forme de criminalité ou dont la police n'a pas les moyens ou la volonté de la combattre efficacement.

Certes, le paiement par carte de crédit peut constituer un obstacle à la consultation de ces sites pornographiques, les internautes fautifs risquant ainsi de livrer leur identité aux autorités, mais cet obstacle peut être en partie contourné en se joignant à un groupe d'échange, nouvelle possibilité offerte par l'Internet. Il s'agit de cercles restreints de pédophiles qui, via un site créé par eux-mêmes ou via le courrier électronique, s'échangent photos et vidéos ainsi que les mots de passe piratés permettant d'accéder aux sites payants. Pour pouvoir adhérer à ces groupes d'échange, les candidats doivent généralement alimenter le réseau en fournissant des photos de scènes de pédophilie qu'ils ont prises eux-mêmes, ce qui créée de nouvelles victimes.

La police a besoin de la coopération des fournisseurs d'accès

Le nombre d'internautes intéressés par ce genre de matériel a de quoi donner le tournis.

«Nous avons récemment conduit une opération spéciale à la faveur de laquelle nous avons surveillé 30 groupes de discussion sur l'Internet. Eh bien, nous avons repéré pas moins de 9800 individus, de Grande-Bretagne et d'ailleurs, qui ont diffusé ou téléchargé des photos pornographiques montrant des enfants», rapporte Sharon Girling, de la brigade criminelle britannique.

La police de Manchester qui, en 1996, avait saisi 12 images et vidéos de pornographie enfantine, en a découvert 41 000 en 1999, presque toutes sur l'Internet.

Grâce à la coopération policière internationale, il est possible de prendre contact avec les fournisseurs d'accès utilisés par les délinquants, mais encore faut-il que ces fournisseurs aient conservé les enregistrements des connections de leurs abonnés. Plusieurs pays ont adopté une loi les y contraingrant.*

Beaucoup d'ONG et de gouvernements ont mis en place des permanences téléphoniques auxquelles tout internaute peut signaler les adresses des sites pédophiles sur lesquels il tomberait.

Un plan d'action concret vaut mieux que des mesures dispersées

Les travaux de recherche réalisés ces dernières années sur l'exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales ont mis en évidence la complexité du phénomène et, partant, l'inutilité de mesures prises de-ci ou de-là. C'est pourquoi les délégués présents à Yokohama ont insisté sur la nécessité de s'attaquer aux causes sous-jacentes de cette exploitation dans leur totalité: pauvreté, dysfonctionnements familiaux, conflits armés, toxicomanie et augmentation de la demande du côté des exploiteurs.

La crainte du sida est un autre facteur expliquant le fait que les victimes de la prostitution enfantine soient de plus en plus nombreuses et de plus en plus jeunes. En effet, les pédophiles s'imaginent que plus l'enfant est jeune, plus faible est le risque d'infection par le VIH, idée fausse contre laquelle se battent les organisations internationales.

Le Congrès de Yokohama a adopté un «engagement mondial» qui réaffirme et élargit les promesses faites lors du premier congrès, organisé en 1996 à Stockholm. Il invite notamment tous les États à ratifier d'urgence les instruments internationaux qui traitent de l'exploitation sexuelle des enfants, tels que la convention n°182 de l'OIT sur les pires formes de travail des enfants, 1999.

«Depuis le Congrès de Stockholm, l'OIT a sensiblement intensifié son action en adoptant à l'unanimité en juin 1999 la convention n°182» a déclaré Kari Tapiola, Directeur exécutif du BIT, dans l'allocution qu'il a prononcée à Yokohama. «Cette convention est un instrument extrêmement important pour la lutte contre l'exploitation du travail des enfants, y compris la prostitution, la pornographie et la maltraitance liées à la traite.»

Depuis son adoption, la convention n°182 a été ratifiée par plus de 110 des 175 États membres de l'OIT. Durant les 85 ans d'existence de l'Organisation, aucune convention de l'OIT n'a jamais été ratifiée par tant de pays en si peu de temps. Elle exige des États qu'ils :

Durant le congrès, le Programme international de l'OIT pour l'abolition du travail des enfants (IPEC) a organisé une réunion au cours de laquelle ont été passés en revue les mesures préconisées dans la convention et d'autres moyens à mettre en œuvre pour venir à bout du problème. À cette occasion, les participants ont souligné l'utilité des mesures assorties de délais pour lutter contre la traite des enfants et la prostitution enfantine.

Reste maintenant le plus difficile: amener les gouvernements à respecter les promesses faites à Yokohama. Il s'agit là d'une véritable gageure étant donné qu'une cinquantaine de pays seulement ont adopté un plan d'action contre l'exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales, alors que tous s'étaient engagés à le faire lors du congrès de Stockholm. La prochaine session extraordinaire de l'Assemblée des Nations Unies consacrée aux enfants, en mai, pourrait fournir à ce propos l'occasion d'une première évaluation.

- Samuel Grumiau

* * *

* A noter que le Conseil de l'Europe invite depuis novembre 2001 ses 43 Etats membres ainsi que les Etats-Unis, le Canada, Le Japon et l'Afrique du Sud à signer la première convention internationale sur la cybercriminalité. Quand cette convention entrera en vigueur, c'est-à-dire lorsque cinq pays (dont trois membres du Conseil de l'Europe) l'auront ratifiée, la cyberpolice aura le droit de perquisitionner à distance, d'intercepter des communications, de s'ingérer dans les programmes informatiques ou de saisir des données de connexion.

Mise à jour par RP. Approuvée par KMK. Dernière modification: 14 juin 2002.