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TRAVAIL
No 42, Mars 2002


Journée de la femme 2002:
Femmes et conflits armés

De tout temps, les femmes ont plus que quiconque souffert de la guerre et de la violence. Depuis la fin de la guerre froide, les conflits prennent la forme de luttes «civiles» ou internes souvent complexes, qui semblent ne jamais vouloir prendre fin. Dans deux rapports parus récemment, le BIT étudie le changement de nature des conflits et ses conséquences pour les femmes: dans les deux cas, il conclut que les femmes continuent à payer le prix fort.

La guerre et les conflits engendrent des atrocités particulières pour les femmes.

Outre les destructions, la dévastation, les blessures et la mort, elles peuvent craindre d'être violées, torturées, réduites à l'esclavage sexuel ou économique, obligées de se soumettre à des liaisons ou des mariages forcés. Elles perdent leur famille, leur mari, leurs partenaires, leur profession et leurs moyens de subsistance.

Women for Women International1 estime que pendant le génocide perpétré en 1994 au Rwanda, entre 250 000 et 500 000 femmes et filles - dont certaines n'avaient pas plus de cinq ans - ont été brutalisées, torturées et violées.

«En plus du traumatisme physique et psychique causé par le viol, beaucoup de femmes ont engendré les enfants de leurs violeurs (environ 5000 grossesses auraient résulté d'agressions sexuelles)», peut-on lire dans le rapport. «Beaucoup souffrent également de problèmes gynécologiques et de maladies sexuellement transmissibles (MST) telles que le sida.»

Dans certains cas, les effets de la guerre et des conflits sur les femmes et les filles sont moins perceptibles, mais tout aussi destructeurs. Ainsi, dans son journal, publié en 1994, Zlata Filipovic mentionne la peur et le sentiment d'insécurité provoqués par le rapprochement progressif des coups de feu tirés dans la montagne.

Le dimanche 5 avril 1992, à Sarajevo, elle écrit: «J'essaie de faire mes devoirs (lecture) mais je n'y arrive pas. Il se passe quelque chose en ville. On entend des coups de feu qui proviennent de la montagne… On sent que quelque chose est en train de se passer, quelque chose de très grave.»

Enfermées dans les affrontements entre nations et factions, les femmes se sentent souvent impuissantes face à l'écroulement de leur monde. Pourtant, lorsqu'elles parlent ou écrivent à propos d'un conflit ou d'une guerre, elles affirment immanquablement leur refus d'être des victimes passives. Défiant les événements ou leurs nouveaux maîtres, les femmes déploient des efforts considérables pour survivre. Rosalie, réfugiée burundaise en Tanzanie: «La guerre a changé notre existence, pas notre esprit.»

Guerres sanglantes, guerres modernes

La brutalité de la guerre et les stratégies de survie constituent le thème principal d'un récent rapport du BIT sur la question hommes-femmes dans les conflits armés2. Ce rapport préparé pour le Programme focal sur la réponse aux crises et la reconstruction, traite des conflits armés d'Afrique, d'Europe, d'Amérique latine et du Moyen-Orient. Il met en lumière les stratégies de survie complexes adoptées par les femmes dans des situations d'une extrême violence.

Les «statistiques de la guerre» dressent un tableau affligeant. Les 22 années de guerre du Mozambique ont fait un million de morts et ont laissé le pays exsangue. Les 35 années de conflit du Guatemala ont causé la destruction de plus de 400 villages et ont plongé un tiers de la population dans une misère noire. La guerre de Bosnie a fait deux millions de personnes déplacées et a érigé des barrières ethniques qui divisent le pays. Le conflit libanais a déchiré les familles, disloqué la société et plongé un tiers de la population dans l'indigence.

Selon le rapport, le caractère nébuleux de ces conflits a porté la violence à son comble. À la différence des guerres précédentes qui se livraient en batailles rangées entre des armées bien distinctes, les conflits de l'ère moderne non seulement dévorent des communautés ou des pays entiers, mais encore ont atteint un niveau de brutalité sans précédent à l'égard des non-combattants.

Ces nouveaux conflits donnent de plus en plus fréquemment lieu à une violence qui vise spécialement les femmes. Durant la seule guerre de Bosnie, de 20 000 à 50 000 femmes auraient été violées, parfois dans le but de terroriser toute une population et de l'agresser dans son identité ethnique. Au Mozambique, l'esclavage sexuel aurait été une pratique courante, sans parler des coups et des tortures infligés aux femmes.

De plus, en raison de l'évolution technologique, qui permet l'utilisation de moyens tels que les mines antipersonnel, les gaz de combat, les bombes à fragmentation, les défoliants chimiques et les bombes légères, les non-combattants et les civils sont davantage exposés au danger. Dans les guerres contemporaines, la ligne de front suit rarement un tracé précis.

Transformation de la société

Le déclin de la population masculine, pour cause de décès, de fuite et de migrations économiques, est l'une des plus graves conséquences des guerres et des conflits. Selon le rapport, le nombre de femmes qui, de ce fait, doivent assumer seules la charge de leur famille, est en augmentation. Désormais sans soutien financier et privés de l'apport des hommes, ces ménages sont souvent dans une situation extrêmement difficile et constituent une forte proportion des plus miséreux.

En outre, les femmes qui se retrouvent à la tête d'une famille élargie se heurtent à des obstacles d'ordre social. Au Mozambique, par exemple, l'accès à la terre se négocie entre hommes, soit par l'entremise des maris, soit, dans les sociétés matrilinéaires, par l'entremise des oncles maternels. En Bosnie, on a constaté qu'il était difficile pour les femmes de reconstruire les maisons, car l'édification d'une maison est un rite qui comporte des accords de réciprocité entre les hommes du village.

Outre l'augmentation du nombre de ménages dirigés par une femme, les conflits ont fortement agrandi les dimensions de la famille, celle-ci ayant dû absorber des membres supplémentaires déplacés ou des enfants abandonnés ou orphelins. Au Liban, par exemple, les familles déplacées étaient plus grandes que celles restées sur place. La guerre du Mozambique a fait environ 200 000 orphelins, dont une grande partie a été accueillie par des familles adoptives.

Pour les femmes qui ont la charge d'une famille élargie, le mariage constituait auparavant un moyen d'échapper à l'incertitude économique et au danger. Mais la raréfaction des hommes d'âge adulte a presque totalement écarté cette possibilité. Celles qui ont beaucoup de personnes à charge ont plus de mal à trouver un prétendant. En outre, au Guatemala, au Mozambique et au Liban, les femmes célibataires sont en butte à la réprobation sociale.

Exploiter les «avantages» de l'adversité

Pour survivre et pourvoir aux besoins des personnes dont elles ont la charge, les femmes se lancent dans des activités ou des métiers généralement considérés comme «masculins».

Cependant, comme le font observer les auteurs du rapport, cette intégration des femmes dans des «métiers d'homme» ne s'inscrit pas forcément dans la durée. Ainsi, les femmes érythréennes qui ont combattu pendant la guerre contre l'Éthiopie disent que bien qu'ayant été traitées sur un pied d'égalité avec les hommes pendant la guerre, une fois celle-ci terminée, elles ont dû retourner à leur place habituelle dans une société patriarcale3. A propos de la Bosnie, les auteurs indiquent que les rapports sociaux entre hommes et femmes se sont quelque peu assouplis pendant la guerre, mais que par la suite les uns et les autres ont repris leurs rôles d'avant-guerre, surtout pour ce qui est des obligations domestiques des femmes4. Ils recommandent donc de réfléchir à la manière de perpétuer les «avantages de l'adversité» une fois la paix retrouvée.

En outre, ils mettent en garde contre la pratique qui consiste à cibler l'aide sur des populations définies en termes très généraux comme étant «vulnérables» ou «touchées par la guerre», telles que «les femmes» ou «les ménages dirigés par une femme». Se fondant sur l'expérience du Mozambique, les auteurs considèrent que des catégories aussi vastes dissimulent d'énormes disparités et ne constituent pas forcément des indicateurs fiables de pauvreté ou de vulnérabilité. Au Guatemala, le fait de destiner exclusivement l'aide aux réfugiés de retour dans le pays aurait dans bien des cas exacerbé les tensions avec d'autres populations rurales appauvries. De même que la situation des femmes dans les conflits n'est pas uniforme, les stratégies de reconstruction doivent être adaptées aux caractéristiques des différentes catégories de population et aussi associer des femmes de différentes origines.

La réalité afghane

Dans une récente étude sur l'Afghanistan5, le BIT examine quelles ont été, pour les femmes, les conséquences des différents régimes qui ont gouverné le pays avant et après 1979, début de l'occupation du pays par l'ex-Union soviétique. Il fait observer qu'«à l'évidence, la violation des droits des femmes afghanes s'inscrit dans une situation d'ensemble qui s'est modelée au fil des vingt-trois années de conflit».

L'une des conclusions les plus déterminantes de cette étude est que, contrairement aux idées reçues, les femmes afghanes ne sont pas des «victimes passives ou impuissantes» et considèrent qu'elles disposent de pouvoirs très étendus, surtout au sein de la famille et en tant que médiatrices dans les négociations de paix ou de mobilisation/démobilisation:

«Le fait que les organisations d'aide n'aient pas suffisamment tenu compte de ces rôles les a fait passer à côté d'occasions de promouvoir la paix et le redressement du pays», peut-on lire dans le rapport. «Les femmes considèrent qu'elle agissent surtout dans le cadre familial et cela transparaît dans les mécanismes de résistance qu'elles mettent en place dans les périodes difficiles. En conséquence, les organismes d'aide doivent axer leur action sur la famille, pierre angulaire d'une société afghane pacifique et prospère, tout en veillant à ce que les plus vulnérables bénéficient d'un filet de sécurité.

«Les auteurs font observer qu'en raison de leur veuvage et des déplacements de population, davantage de femmes sont désormais soutiens de famille et que l'absence prolongée des hommes partis au front a amené les femmes à assumer des responsabilités nouvelles. En outre, au contact des services de santé des camps de réfugiés et grâce à l'instruction et à la formation professionnelle (pour certaines), les mentalités et les aspirations ont évolué.»

Une tragédie, deux points de vue

Face aux ravages causés par l'artillerie lourde à Sarajavo, la mère de Zlata a sombré dans le pessimisme et le désespoir. Zlata, elle, s'est raccrochée à certains éléments de «normalité», continuer à jouer du piano - s'attaquer à Bach et à Chopin - même au milieu du bruit des rafales de mitraillette tirées dans les collines. Beaucoup de ses amis et de membres de sa famille avaient déjà pris la fuite.

En Afghanistan, la jeune Latifa, 16 ans, a elle aussi assisté au départ des autres: ses deux frères ont quitté le pays de même que son amie Anita, partie à la recherche de son père. Latifa elle-même vit actuellement en exil à Paris. Pourtant, son rêve n'est pas de rester dans le luxe relatif de la France. Comme beaucoup de femmes qui ont quitté leur foyer pour échapper à la guerre, elle veut retourner chez elle. Elle rentrera lorsque «je pourrai être une femme libre dans un pays libre… et assumer mes obligations de citoyenne, de femme et, je l'espère, un jour, de mère».

* * *

1 Voir http://www.womenforwomen.org/country/rwanda/stateofwomen.htm

2 Gender and Armed Conflicts, Date-Bah, Walsh, Baden, Loughna, Nauphal, Trujillo, Vincente, BIT 2001.

3 The Guardian, 6 mai 1996, p.8.

4 Gender Concerns in the Immediate Post-Conflict Period in Bosnia and Herzegovina, Martha Walsh, BIT 2001.

5 Capitalizing in Capacities of Afghan Women: Women's role in Afghanistan's reconstruction and Development, S. Barakat and G. Wardell, BIT 2001, ISBN 92-2-112921-7.

Mise à jour par RP. Approuvée par KMK. Dernière modification: 14 juin 2002.