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Discours de Juan Somavia,
Secrétaire Général de la Conférence

Présentant son rapport
"Réduire le déficit de travail décent - un défi mondial"

(Genève, 11 juin 2001)

C'est pour moi un privilège que de présenter ce matin mon rapport à la Conférence. Il comprend un message fondamental. Nous devons réduire le déficit de travail décent dans le monde. Nous devons faire en sorte, que le travail décent soit une réalité dans nos pays et ancrer cet objectif dans l'économie mondiale.

Ces vingt dernières années, les gouvernements et les institutions financières internationales se sont concentrées sur la réduction des déficits budgétaires. Comme nous le savons tous, cela a été une sorte de mantra du système international; et cela à juste titre. Je crois qu'il est maintenant temps de se concentrer avec tout autant d'énergie sur des stratégies visant à réduire le déficit de travail décent. C'est un but que nous tous à l'OIT ne pouvons atteindre tous seuls, mais nous pouvons et devons servir de catalyseurs pour susciter à l'échelle mondiale une prise de conscience du travail décent. Nous devons montrer qu'il y a des politiques qui permettent d'atteindre progressivement cet objectif. Notre capacité de mettre en oeuvre l a vision de l'OIT, en matière de justice sociale, dépend de notre aptitude à faire face à ce défi mondial. Toutefois, nous savons que nous ne pouvons pas simplement décréter l'existence du travail décent. Nous avons besoin de la volonté et des moyens qui nous permettent de le faire.

Lors de nos discussions à la présente session de la Conférence, nous devons tous nous poser les questions suivantes: que pouvons-nous faire ensemble et individuellement afin de renforcer l'OIT et de la rendre plus efficace à cet effet? Quels sont les points clés pour lesquels l'OIT doit avoir plus de responsabilités?

La question que nous devons essayer de résoudre aujourd'hui est celle de savoir comment bâtir sur les fondations que nous avons posées ces dernières années. Nous avons mis sur pied un programme de travail décent sur la base du dialogue et du consensus tripartite. Cette tâche n'a pas été des moindres et les résultats obtenus sont loin d'avoir été négligeables.

Le travail décent nous a donné un but, un but qui est relié aux aspirations des gens. Il nous offre un cadre de politique général; c'est un moyen de structurer les programmes et les activités de l'OIT, c'est également une plateforme de dialogue extérieur et de partenariat. Le travail décent est devenu un instrument clé de gestion qui me permet de m'acquitter de mes responsabilités en tant que Directeur général; dans mon rapport, j'ai énuméré plusieurs résultats.

Vous m'avez également chargé de présenter au monde un message clair et cohérent de l'OIT et des tâches qui sont les siennes aujourd'hui; j'y ai consacré beaucoup de temps.

Permettez-moi de vous dire ce que j'ai trouvé.

Le message du travail décent touche presque tout le monde: nos mandants tripartites, les organisations internationales, les femmes et les hommes qui réfléchissent à l'avenir de leurs familles, en particulier au sein des foyers pauvres et monoparentaux, et même des groupes qui ont des vues diamétralement opposées sur la mondialisation.

Nous avons défini un message qui a une portée universelle et un programme que, je crois, la plupart des gens veulent voir réaliser. Ce message est perçu comme un objectif personnel pour les individus, un objectif de développement pour les pays et un objectif nécessaire pour la communauté internationale. Ce programme a créé des attentes, nous devons y répondre.

Pour pouvoir avancer, nous devons faire face à la perception très répandue selon laquelle, au sein de l'OIT, comme dans d'autres instances qui s'occupent de questions sociales, nous jouons dans une ligue mineure de l'économie mondiale alors que les acteurs plus forts, dans le monde du commerce et de la finance, occupent une sphère supérieure de la politique.

Il faudrait renverser ce dogme, et c'est ce que nous faisons. C'est aussi dans ce sens que réagissent les gens dans le monde entier qui ont le sentiment que leurs préoccupations et leurs priorités sociales ne sont pas traitées de manière crédible à l'heure de la mondialisation. Je crois que, bon nombre d'entre eux seraient d'accord avec Madame la Présidente lorsqu'elle affirme que "ce qui est alarmant c'est le risque d'une récession mondiale qu'aucun bond en avant ne nous permettrait d'éviter".

Dans ce contexte, j'ai observé que notre programme de travail décent peut être un facteur clé de changement qui bénéficierait à tous ainsi qu'une plateforme de recherche d'un consensus visant à réunir les perceptions et les intérêts divergents.

L'an dernier dans mon discours à la Conférence, j'avais lancé un appel pour une coalition mondiale pour le travail décent. Cela commence à se réaliser. Permettez-moi d'énumérer quelques exemples de la manière dont nos propositions sont évoquées dans l'ensemble du système multilatéral et dans d'autres instances.

Les réactions sont donc là.

Les idées sous-jacentes au travail décent ont toujours fait partie de la vision de l'OIT. Nous nous appuyons sur les bases solides de quatre-vingt ans d'histoire. Nous devons maintenant nous atteler au problème ardu qui consiste à mettre sur pied un cadre de politique intégré pour le travail décent au sein du Bureau, au niveau national et en contribuant à une certaine cohérence dans le système multilatéral.

C'est un ensemble de mesures politiques et ce n'est qu'en abordant nos quatre objectifs stratégiques en même temps que nous pouvons garder notre élan et notre cohésion. Nous devons tous regarder au-delà de nos soucis immédiats et de nos intérêts particuliers et favoriser ainsi un développement intégré de notre programme commun. En faisant preuve d'une certaine créativité, nous pouvons faire coïncider les intérêts des gens avec ceux qui sont liés à l'environnement et aux marchés.

Cela apparaît clairement lorsque nous examinons le rôle du travail décent dans le développement. Le travail décent est un objectif de développement qui exprime le droit des personnes au développement et le droit d'un pays de bénéficier équitablement des bienfaits de la mondialisation.

Les principes et droits fondamentaux au travail sont le fondement, le "socle" du travail décent. Toutefois, pour pouvoir exercer ces droits, il faut avoir un travail. De ce fait, la question de l'emploi ne doit pas être négligée.

Le travail décent s'entend d'un travail fondé sur des droits et des principes universels, compte tenu des circonstances de chaque pays. Dans cette optique, il y a un socle mais il n'y a pas de plafond. Le travail décent est un des buts de développement qui évolue en fonction des possibilités et des priorités des sociétés. Le seuil avance avec le progrès économique et social.

Cela nous l'avons vu dans les pays à hauts revenus, et c'est l'une des raisons pour lesquelles les pays développés connaissent également des déficits de travail décent.

Il existe dans le monde beaucoup de possibilités de promouvoir le travail décent, indépendamment du niveau de développement. Pourtant nous entendons certaines personnes dire: "Le travail décent, c'est très bien, mais ce dont nous avons besoin en ce moment, c'est des emplois, quels qu'ils soient. L'emploi d'abord; pour le travail décent, on verra plus tard."

Malheureusement, dans la plupart des cas, ce "plus tard" ne se concrétise jamais.

Le fait est que le socle social est indispensable pour les personnes qui vivent dans la pauvreté, quel que soit le niveau de développement. Prenez le travail des enfants. Si vous ne faites pas en sorte que les personnes aient une enfance décente, vous sapez leur chance d'obtenir un travail décent à l'âge adulte et créez de ce fait des inégalités difficiles à résorber. Il est primordial d'éliminer la discrimination et de tendre vers une plus grande parité entre les hommes et les femmes pour donner à tous les mêmes chances. Le droit d'association est capital pour permettre aux pauvres de faire valoir leurs droits, d'améliorer leur capacité de gagner un revenu, d'acquérir une formation et une éducation et de s'assurer une juste part des bénéfices économiques.

Dans mon rapport, je prends l'exemple de la liberté syndicale et mentionne à ce propos le Chili, le Nigéria, la Thaïlande et la Suède, où les travailleurs ont le droit d'association et de négociation collective. Or, il est évident que le résultat des négociations variera et dépendra des conditions propres à chaque pays. Néanmoins, tous les travailleurs ont le droit de s'asseoir et de négocier leurs droits dans le contexte de leur société. C'est ce que l'on entend par socle et c'est un socle grâce auquel les personnes ont la possibilité de s'élever.

J'ai également entendu dire que promouvoir le travail décent coûte cher et que c'est un luxe inabordable. C'est là un vieux débat qui date du XIXe siècle. Toute avancée sociale a été coûteuse et difficile à gérer. Mais nous trouvons dans l'histoire une réponse. Grâce à une bonne politique, les entreprises et les économies peuvent bénéficier du travail décent. En effet, celui-ci permet d'augmenter la productivité, d'utiliser les ressources de manière plus efficace et de promouvoir la légitimité et l'engagement. Il permet de mieux gérer les problèmes d'employabilité et d'adaptabilité. Il est clair qu'il rapporte des dividendes. Pouvons-nous véritablement faire avancer les objectifs de travail décent dans le secteur informel, compte tenu que ce secteur regroupe la majorité des emplois dans les pays pauvres? La réponse, là encore, est oui. Des succès dans le cadre des travaux du BIT et d'autres organisations montrent que cela est possible. SEWA, en Inde, a montré qu'il est possible de donner des possibilités de s'organiser ainsi qu'une protection sociale à des centaines de milliers de travailleurs indépendants, pour la plupart des femmes pauvres.

De nouvelles institutions ont pu octroyer des microcrédits et toucher des millions de personnes qui n'y avaient pas accès auparavant et là encore, notamment des femmes. Le sommet du microcrédit peut donc raisonnablement viser à aider 100 millions des familles les plus pauvres d'ici à 2005. La micro-assurance assure une protection de la santé d'un grand nombre de gens dans différentes régions d'Afrique.

Bien sûr, tout cela est difficile. Et vivre dans le contexte d'une économie informelle est difficile. Beaucoup de personnes vivent en marge des économies organisées, mais nous voyons qu'il est possible de faire en sorte que les droits, l'emploi, la protection et le dialogue fassent partie des buts de développement. Nous devons maintenant multiplier les succès et les transformer en politique générale. Il faut donc atteindre tout le monde et rapprocher tout le monde des institutions publiques et des marchés formels.

Notre tâche est donc très claire: il faut faire du travail décent une réalité à tous les niveaux. L'Organisation, le Bureau et les mandants en travaillant ensemble, peuvent mettre cet objectif de travail décent en pratique, là où c'est le plus important, au niveau national.

Depuis la dernière session de notre Conférence, nous avons pris une première mesure afin d'y parvenir, un nouveau programme qui met au point des méthodes d'action en vue de parvenir à un travail décent. Nous avons commencé aux Philippines, au Panama, au Danemark et au Ghana - à la demande ces différents pays - à travailler en collaboration étroite avec les mandants tripartites, en tirant parti de leur expérience et en nous attachant à contribuer à leurs priorités.

Nous aimerions, dans un deuxième temps, travailler avec d'autres pays. Nous avons déjà commencé à évoquer certaines possibilités avec le Bangladesh, le Kazakhstan, le Maroc, Maurice et le Pérou. J'ai récemment signé un protocole d'accord avec la Chine sur la base des quatre objectifs stratégiques de l'OIT. Nous faisons également un lien entre le programme visant un travail décent au niveau national et les documents stratégiques des institutions de Bretton Woods relatifs à la réduction de la pauvreté au Mali, au Honduras, au Népal, en République-Unie de Tanzanie et au Cambodge.

Tous ces efforts visant à faire du travail décent une réalité dans les pays, doivent également tendre à étudier comment, à partir de l'objectif-cadre de travail décent, on peut élaborer un programme d'action pratique adapté aux préoccupations et circonstances de chaque pays. Cela signifie des politiques visant à promouvoir l'entreprise et l'emploi, des politiques qui défendent les droits fondamentaux au travail, des politiques qui renforcent les partenaires sociaux et renforcent le dialogue autour des objectifs de travail décent, des politiques qui étendent la portée de la protection sociale et intègrent l'égalité des genres. Mais, pardessus tout, cela suppose une stratégie qui montre comment l'action menée pour chacun des éléments du travail décent peut en renforcer les autres éléments.

Le but est d'élaborer des ensembles de politiques cohérentes susceptibles de réduire le déficit de travail décent, à développer grâce à un partenariat entre les travailleurs, les employeurs et les gouvernements. Nous utiliserons et multiplierons ces expériences afin d'offrir des méthodes et des choix, des conseils et une coopération aux pays qui désirent participer à cet effort.

Tout ceci, bien sûr, met lourdement à contribution la base de connaissances de l'OIT. Dans les domaines clés du programme visant un travail décent, nous devons être des "maîtres à penser", le lieu au monde où chacun pourra trouver des informations de qualité sur les différentes dimensions du travail décent. Le débat sur la sécurité sociale qui a lieu au sein de notre Conférence illustre bien ce point; voilà une question qui intéresse fondamentalement l'ensemble de nos mandants et qui est au coeur des stratégies nationales menées en faveur du travail décent et des politiques de l'ensemble des pays. Pour répondre aux demandes, nous avons besoin d'informations et d'analyses de qualité. Je tiens à souligner que nous devons disposer d'une base de connaissances solide et que nous devons nous efforcer d'être considérés comme les spécialistes des questions auxquelles nous avons décidé d'accorder la priorité. Il en va de même de nos débats sur les coopératives et sur la santé et la sécurité dans l'agriculture.

Le travail que nous menons au niveau des pays avec les différents Etats Membres doit être complété par des mesures prises dans le cadre du système international, parce que c'est dans ce cadre que nombre des décisions prises dans le monde d'aujourd'hui ont un impact décisif sur la réalisation de l'objectif du travail décent.

A n'en pas douter, l'accélération de la mondialisation a donné un caractère d'urgence à ce besoin. Cependant, nous ne faisons pas seulement oeuvre de défricheurs; en 1944, déjà, les auteurs de la Déclaration de Philadelphie l'avaient compris, puisque cette Déclaration affirme "qu'il incombe à l'Organisation internationale du Travail d'examiner et de considérer à la lumière de cet objectif fondamental, dans le domaine international, tous les programmes d'action et mesures d'ordre économique et financier". De fait, cette déclaration nous dit qu'il nous faut envisager les événements qui se produisent en dehors de l'OIT pour mesurer leur impact sur les objectifs de l'Organisation. Tel est notre mandat.

Nous devons mettre en oeuvre au sein du système international une approche commune qui englobe nos objectifs relatifs au travail décent. Nous savons tous que les Etats Membres reçoivent des avis différents et contradictoires des diverses organisations internationales, ce qui témoigne d'une schizophrénie politique. Ce n'est pas là rendre service aux citoyens de ces pays, et c'est là porter atteinte au crédit du système international lui-même. Le minimum absolu que nous devons exiger est de faire en sorte que nous n'agissions plus les uns contre les autres.

Pour atteindre ce but, il va falloir réaliser des progrès dans la cohérence des positions des gouvernements vis-à-vis des différentes organisations. Nous pouvons appeler à la coopération entre celles-ci, nous pouvons demander aux secrétariats de discuter ensemble des objectifs communs, mais c'est aux gouvernements et à leurs représentants au sein des organes exécutifs de ces organisations qu'il appartient de prendre les décisions. Je pense que les gouvernements ont été trop longs à agir et qu'ils ont laissé la responsabilité de l'action aux secrétariats, alors que c'est précisément à ces gouvernements que revient la responsabilité de la cohérence politique et qu'il incombe d'orienter l'action des différentes organisations de manière à assurer la compatibilité de l'ajustement structurel et du bien-être des populations. Ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres. Aussi est-il essentiel que le système cesse de se comporter comme s'il était constitué d'un ensemble d'îles indépendantes les unes des autres et qu'il commence à combiner le type de réponses intégrées qu'exigent les défis interdépendants de l'économie mondiale.

Telles sont les questions qui seront abordées la semaine prochaine à la réunion du Groupe de travail du Conseil d'administration sur la dimension sociale de la mondialisation.

A cet égard, nous devons être conscients que l'image négative de l'OIT, considérée comme une institution dépourvue de moyens d'action, est de nature à réapparaître de temps à autre. Les efforts que nous avons menés récemment ont amélioré cette image et montré que notre Organisation est un acteur important qui peut exercer davantage d'influence qu'on ne l'imaginait auparavant. Cependant, je pense que ce n'est pas suffisant. Nous devons avoir la volonté d'aborder de manière différente le chemin de la mondialisation. Nous devons contribuer à l'établissement de règles équitables qui soient de nature à instaurer l'égalité entre les peuples et les pays.

Plus important encore, les mandants tripartites de l'OIT devront s'entendre pour que celle-ci s'attaque à l'objectif important que constitue l'élaboration de cartes routières sociales propres à orienter le chemin de la mondialisation économique. Les possibilités sont là. Pour les saisir, nous devons faire preuve de créativité et d'imagination et avoir une idée claire de ce que notre institution doit être et du rôle qu'elle doit jouer dans le monde d'aujourd'hui. Nous devons approfondir et élargir nos connaissances et forger une alliance tripartite solide qui soit ouverte au monde.

La solution de ces questions est également liée au suivi de la Déclaration relative aux principes et droits fondamentaux au travail. Cette année, le Rapport global établi en vertu de cette Déclaration nous contraint à prendre conscience que le travail forcé existe toujours sous différentes formes dans l'ensemble du monde, et non seulement dans les pays en développement. J'attends avec intérêt le débat que nous allons mener sur cette question.

Le programme relatif au travail décent impose des exigences à chacun des mandants tripartites de l'OIT ainsi qu'au Bureau. L'OIT a la responsabilité particulière de fournir des services à ses mandants pour les aider à agir efficacement. Les organisations d'employeurs et les syndicats doivent se renforcer; ils doivent disposer de moyens de représentation accrus et faire une place plus équitable aux femmes. Par ailleurs, nous devons collaborer avec les gouvernements pour faire en sorte que les Etats soient mieux à même d'exercer leurs responsabilités individuelles et collectives dans le monde du travail.

J'ai été encouragé dans ma tâche par nos contacts, par votre conscience aiguë des défis à relever et par la priorité que vous attachez à l'élaboration de stratégies novatrices pour les relever.

Tous - mandants, organes de l'OIT et Bureau -, nous courons le risque de faire preuve d'inertie, de résistance au changement. Même ceux qui sont conscients que le monde change autour d'eux s'enlisent parfois dans les idées dépassées. Il faut faire un effort pour changer de vitesse, car, bien sûr, il est plus facile de faire comme on a toujours fait - et qui nous dit, après tout, que les nouvelles idées seront efficaces et qu'il vaut la peine de prendre le risque? Les grandes bureaucraties internationales, mais aussi les gouvernements et les organisations nationales sont menacées par ce type d'attitude. Cependant, nous devons exploiter les nouvelles possibilités qui s'offrent. Et c'est ce que nous faisons.

Par exemple, dans un domaine qui nous touche tous, celui des normes, nous avons commencé à examiner la manière dont nous pourrions moderniser nos méthodes tout en conservant les principes de base. Le fait d'envisager les familles de normes du point de vue du travail décent peut constituer un meilleur cadre d'ensemble pour l'action normative, et je suis convaincu que nous pouvons utiliser les mécanismes de contrôle de manière plus efficace.

Dans la réalisation des changements en cours, j'ai souvent constaté que les membres du personnel du BIT, au siège comme dans les régions, étaient disposés à tenter des expériences, à faire preuve de créativité et à remettre en cause les hypothèses admises. Ils constituent le vivier de la génération du travail décent, qui conduira notre institution dans l'avenir.

Notre détermination commune à réaliser l'objectif du travail décent est vitale, mais elle ne devrait pas nous inciter à penser que nous pouvons agir seuls. Les buts de la Constitution de l'OIT vont bien au-delà de notre sphère d'influence immédiate. L'emploi et la sécurité dépendent de la politique économique dans son ensemble, et c'est pourquoi le dialogue et la coopération sont absolument essentiels, au niveau national (avec les ministères des Finances, les ministères du Commerce et les autres ministères compétents) comme au niveau international (avec les organisations multilatérales).

Au sein de la société civile, qui se présente sous des formes de plus en plus diverses, il existe de nombreux partenaires éventuels qui partagent nos valeurs et sont à même d'agir là où nous ne le sommes pas. Pourquoi refuserions-nous d'écouter ceux qui peuvent nous aider à atteindre nos objectifs? Pourquoi refuserions-nous de travailler avec eux? Le programme relatif au travail décent fournit une base au partenariat, et nous devrions être capables d'édifier cette base tout en conservant la structure de notre processus de prise des décisions.

Alors que nous nous attaquons à ce défi, il nous faut tous accepter l'idée, comme je l'ai déjà déclaré, que le programme relatif au travail décent est un ensemble. Il existe toujours un risque de voir l'un ou l'autre des mandants de l'OIT déclarer: "Je ne m'intéresse qu'aux normes" ou "je ne m'intéresse qu'à l'emploi". Une telle attitude ne peut être efficace, pour deux raisons simples. Tout d'abord, les différents aspects du travail décent se renforcent mutuellement; ensuite, il doit exister un engagement commun, ce qui signifie que les priorités de chacun doivent faire partie de l'ensemble - c'est là tout le sens de la cohésion dans le tripartisme.

Si nous regardons vers l'avenir, nous pouvons trouver écrasante la tâche qui nous attend. En effet, cette tâche est immense, qui consiste à faire du travail décent une réalité pour l'ensemble du monde. Nombreux sont ceux qui ont le sentiment que la mondialisation est un phénomène implacable et inexorable. La pauvreté et l'insuffisance des ressources sont une réalité. Moi-même, je ressens de la frustration lorsque je suis témoin de toutes les crises humanitaires qui touchent les travailleurs, par exemple les meurtres constants de travailleurs en Colombie.

J'ai suggéré certaines réponses dans le rapport. Cependant, ne sous-estimons jamais nos moyens, qu'incarnent les gouvernements et les organisations présents dans cette salle. Nous avons accompagné l'Afrique du Sud, la Pologne, le Chili et bien d'autres pays dans leur combat pour la liberté. Une grande partie de l'immense progrès social qu'a connu le XXe siècle peut être attribuée au travail accompli sans relâche par l'OIT et ses mandants.

Je dois avouer que l'une des choses qui m'ont le plus préoccupé lorsque vous m'avez fait l'honneur de m'élire Directeur général c'était le fait que je n'avais aucun lien historique avec l'OIT. Certes, j'avais travaillé dans le domaine du développement social, mais sans être directement à vos côtés. Je dois vous dire qu'après deux ans de mandat, je ne saurais être plus fier d'être le Directeur général du BIT, précisément à cause de ses 80 ans d'histoire, précisément à cause de ce que vous-mêmes et vos prédécesseurs ont accompli en faveur du progrès social. Lorsque d'aucuns nous rappellent les contraintes auxquelles notre action est soumise, à l'instar de toutes les autres organisations, je pense en mon for intérieur qu'après tout si l'on examine la législation du travail dans le monde, elle s'inspire en large partie des conventions de l'OIT. Si l'on regarde la manière dont sont gérés les conflits sociaux dans le monde, on peut constater que l'OIT est partout à l'oeuvre et, lorsqu'on entend dire que le dialogue social est l'un des éléments qui doivent être promus et développés, force est de constater que telle était la mission originelle confiée à l'OIT lors de sa création en 1919.

Par conséquent, je dois dire que, bien que les objectifs de la mise en oeuvre de l'objectif du travail décent pour tous et de la diminution du déficit de travail décent apparaissent difficiles et complexes, ce sont là des défis semblables à ceux que cette institution a relevés avec succès par le passé. Imaginez que vous ayez à approuver la première convention au début du XXe siècle, imaginez les réactions, les difficultés, les oppositions que cette institution a dû affronter lorsqu'elle a tenté d'élaborer pour la première fois dans l'histoire une convention internationale dans le domaine du travail.

Notre tâche est effectivement ardue, mais notre Organisation a déjà accompli d'autres tâches difficiles par le passé, et il nous faut simplement faire preuve de volonté et de détermination pour diminuer le déficit de travail décent et jouer le rôle qui nous revient dans le système international pour parvenir à nos objectifs.

Outre notre histoire, nous disposons d'un potentiel immense et inexploité, il s'agit du soutien et de la solidarité de tous les travailleurs du monde. En renforçant et en élargissant nos propres organisations nationales - syndicats, organisations d'employeurs et gouvernements - nous pouvons ensemble poser les fondations pour l'avènement du travail décent dans l'économie mondiale émergeante.

En concentrant notre volonté politique, nous pouvons prendre un bon départ et c'est précisément ce qui est en train de se produire. Par exemple, trois pays appartenant à des régions différentes, la République-unie de Tanzanie, le Népal et El Salvador, sont en train de lancer des programmes à échéances fixes pour l'éradication des pires formes de travail des enfants. L'engagement des autorités publiques est un élément essentiel de cette stratégie dans chaque pays. Demain, cet engagement sera mis en relief à l'occasion d'une session spéciale de la Conférence lors de laquelle le Président de la République-Unie de Tanzanie, Son Excellence M. Benjamin Mkapa, nous fera l'honneur de prononcer une allocution.

Notre mission est donc claire: il s'agit de contribuer à réduire le déficit de travail décent. Il nous faut pour cela à la fois faire preuve de détermination et changer nos comportements pour surmonter les obstacles que nous rencontrerons.

Nous bénéficions du capital accumulé par notre propre Organisation. Au fil des ans, nous avons créé une structure internationale, chargée d'exprimer les besoins des mandants et de favoriser la coopération, qui est unique dans le système international actuel tout en étant profondément enracinée dans les sociétés nationales.

Mais pardessus tout, l'OIT s'est construite sur des valeurs communes. La justice sociale, le respect des droits et de l'équité, la représentation et le débat démocratiques, l'insertion et l'égalité sont les préoccupations qui nous tiennent le plus à coeur. Nous sommes convaincus qu'une société juste est la pierre angulaire d'un monde civilisé. Nous sommes prêts à mettre nos énergies au service de cet objectif. Les travailleurs, les employeurs, les gouvernements et le Bureau partagent les mêmes objectifs, et ce qui nous donne notre force c'est l'engagement personnel de chacun d'entre nous envers notre prochain.

Cela me rappelle une expérience que j'ai vécue lorsque je préparais le Sommet mondial pour le développement social. J'avais l'habitude de faire observer régulièrement que la crise du développement social était une réalité dans les pays en développement comme dans les pays développés; bien entendu, sa difficulté et sa complexité étaient beaucoup plus importantes dans les pays en développement et elle y était beaucoup plus difficile à résoudre, mais tous les pays connaissaient des problèmes sociaux.

Lorsque je m'exprimais devant les Nations Unies, j'avais l'habitude de donner l'exemple de Harlem situé à une centaine de rues du bâtiment des Nations Unies à New York. Je disais qu'on pouvait visiter Harlem et d'autres lieux souffrant d'une crise sociale, même dans le cadre d'une ville comme New York et j'ai été invité à me rendre dans l'une des rues de ce quartier. La raison pour laquelle j'avais été invité dans cette rue particulière était que, au cours de l'année précédente, neuf jeunes Noirs étaient décédés soit par suite d'une overdose, soit en raison de violents affrontements dans cette rue et les parents avaient décidé qu'ils voulaient la nettoyer pour en faire une rue sans drogue ni armes; du fait que j'étais en contact avec certaines organisations non gouvernementales participant au Sommet, ils m'ont invité.

Lorsque je me suis retrouvé dans cette rue, un jeune enfant de 6 à 7 ans est venu vers moi. J'ai commencé à discuter avec lui et il m'a demandé: "Pourquoi êtes-vous là?" Je lui ai répondu: "Parce que je me soucie de vous." Il a poursuivi: "Mais pourquoi vous souciez-vous de nous?" Cette phrase m'a hanté pendant toute la durée des préparatifs du Sommet social et je me suis demandé si, pour s'intéresser aux autres, il faut adopter une approche individuelle ou s'il faut mettre en place des institutions, des méthodologies et des instruments afin que nos sociétés prennent soin de ceux qui en ont besoin. Je pense que si nous examinons ce que fait le Bureau international du Travail et si nous nous posons la question de savoir pourquoi faisons-nous ce que nous faisons, je pense que la réponse est que nous nous soucions de notre prochain, en tant qu'institution, que notre institution a pour mandat de s'occuper des travailleurs et de leur existence; que la vie des travailleurs c'est la vie des familles; que la vie des familles c'est la vie d'une communauté; que les communautés sont une partie essentielle des régions et que les régions sont essentielles à la stabilité des nations. Donc oui, nous nous occupons des travailleurs mais la manière dont nous nous préoccupons de leur existence a une incidence très profonde sur la façon dont une nation va être en mesure de résoudre les questions auxquelles nous sommes tous confrontés aujourd'hui.

Pour finir, je dirais que tous ces éléments sont des atouts précieux à une époque d'incertitudes et de bouleversements profonds. Nos valeurs nous guident. Nos structures tant nationales qu'internationales nous offrent un moteur puissant et notre communauté d'approches et de comportements nous donnent l'énergie et la détermination nécessaires pour faire progresser cette Organisation et oeuvrer à créer une société plus solidaire dans laquelle les richesses sont mieux partagées. Si cet objectif nous tient vraiment à coeur, nous l'atteindrons.


Mise à jour par SG. Approuvée par GBR. Dernière modification: 6 août 2001.