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La grippe espagnole et le COVID-19 – Y a-t-il des leçons à tirer pour le monde du travail?

En 1918, l’épidémie de grippe espagnole a décimé les populations du monde entier et, comme la pandémie de COVID, elle a eu un impact majeur sur l’emploi, en particulier dans les communautés les plus pauvres et les plus vulnérables.

Editorial | 27 mai 2020
Dorothea Hoehtker, chercheuse principale, Département de la recherche de l’OIT
En pleine pandémie de COVID-19, beaucoup se tournent vers la pandémie de grippe espagnole de 1918-19, qui a tué environ 50 millions de personnes, soit 2,5 pour cent de la population mondiale. Y a-t-il des leçons à tirer du point de vue du monde du travail?

La grippe espagnole n’a pas commencé en Espagne mais elle tire son nom du fait que les journaux espagnols furent les premiers à en parler. Depuis son origine présumée dans un camp militaire de la Première Guerre mondiale au Kansas, Etats-Unis, elle a balayé le monde entier en trois vagues successives. La première vague, douce, au printemps 1918, a été suivie par une deuxième vague épidémique, plus mortelle de septembre à décembre 2018, et par une troisième au début de 1919.

Tous les pays ont été frappés, bien qu’à des degrés divers. Samoa a perdu 22 pour cent de sa population, l’Espagne 12,3 pour cent et les Etats-Unis 6,5 pour cent. Dans l’Inde coloniale, la grippe a tué 6 pour cent de la population, faisant 18 millions de victimes, à peu près autant que la Première Guerre mondiale.

Modèles similaires, mesures similaires

Le COVID-10 et la grippe espagnole ont tous deux frappé un monde extrêmement connecté et globalisé où les virus voyagent facilement par bateau, par camion et par train ou – aujourd’hui – par avion. L’année 1918 étant la dernière année de la Première Guerre mondiale, les mouvements de troupes et de réfugiés ont été un important facteur de propagation du virus. En 2019-20, les voyageurs d’affaires et les touristes ont été les principaux porteurs.

Les seules mesures prises pour contrôler la propagation de la maladie en 1918, exactement comme en 2020, consistaient en une meilleure hygiène, une mise en quarantaine des personnes infectées, une «distanciation sociale» et la fermeture de l’essentiel des lieux publics. Cela impliquait des restrictions massives des libertés civiles, ainsi qu’une paralysie et des perturbations de l’économie.

© OIT
En 1918-19 comme aujourd’hui, les plus pauvres et les plus vulnérables, qui vivent souvent dans des situations de promiscuité, avec des emplois peu rémunérés et pas ou peu d’accès aux soins de santé, ont été les plus exposés à l’infection. Ce sont également eux qui ont le plus souffert des mesures de confinement drastiques et qui ont couru un risque particulièrement élevé de perdre leur vie ou leurs moyens de subsistance.

Des répercussions différentes

La grippe espagnole est apparue à la fin de la Première Guerre mondiale, dans un contexte de chaos généralisé. La réponse à la crise n’était pas coordonnée, principalement locale, avec une forte mobilisation des groupes de la société civile.

Dans les pays industrialisés, les répercussions économiques ont plutôt été de courte durée. Finalement, le boom économique des «Années folles» a permis à de nombreuses personnes de retrouver un emploi.

Dans d’autres régions du monde, comme l’Inde ou l’Afrique subsaharienne, les conséquences ont été plus profondes et plus durables. Une pénurie de main-d’œuvre a affecté la récolte et les semailles. Les prix des denrées alimentaires ont atteint des sommets, provoquant une famine généralisée et un afflux supplémentaire de migrants vers les centres urbains. Cela a entraîné des troubles sociaux, des grèves et une rébellion contre les pouvoirs coloniaux.

Ce que nous pouvons en apprendre

Bien que le monde soit très différent aujourd’hui, nous pouvons apprendre des événements de 1918-19 qu’une pandémie aggrave la pauvreté et les inégalités; cela a un coût social et humain qui peut avoir des effets déstabilisateurs à long terme.

Aujourd’hui, les Etats ont davantage de latitude pour réagir, notamment par le biais d’outils et de politiques budgétaires et du marché du travail, et la possibilité d’une coopération internationale par l’intermédiaire des Nations Unies et de leurs partenaires internationaux.

Les politiques de réponse à la crise du COVID-19 doivent traiter la question des inégalités et veiller à ce que les communautés pauvres, rurales et marginalisées ne soient pas oubliées. Les normes du travail de l’OIT, telles que la recommandation no 205 sur l’emploi et le travail décent pour la paix et la résilience, fournissent le cadre nécessaire.

Les problèmes mondiaux de l’économie et du marché du travail découlant de la crise du COVID-19 invitent aussi à se pencher sur la crise économique des années 1930 et les politiques de reconstruction adoptées après la Seconde Guerre mondiale.

En réponse au chômage et aux destructions d’ampleur massive, l’OIT avait encouragé une protection sociale complète, y compris les soins de santé, et diverses politiques de promotion de l’emploi fondées sur la conviction que la pauvreté, où qu’elle existe, constitue un danger pour la prospérité de tous.

Ces réponses du passé peuvent être une source d’inspiration pour des politiques de redressement qui doivent être équitables et – par rapport à celles du passé – beaucoup plus durables.

Par Dorothea Hoehtker, chercheuse principale, Département de la recherche de l’OIT