Le VIH/Sida est un sujet de préoccupation croissante à travers l'Europe tout entière, en particulier en Europe centrale et orientale et en Asie centrale. Les 12 et 13 mars, les ministres de la Santé de l'Union européenne et les représentants d'agences internationales, d'entreprises multinationales et de la société civile se réunissent à Brême pour une conférence sur le thème: "Responsabilité et partenariat - ensemble contre le Sida", afin d'envisager de nouvelles initiatives pour lutter contre le Sida dans le cadre européen. Fait marquant, la Chancelière allemande Angela Merkel y prendra la parole. Qui plus est, les Etats de l'UE seront rejoints par 16 pays non membres de l'UE dans lesquels le Sida est une préoccupation majeure. BIT en ligne s'est entretenu avec le Dr Sophia Kisting, Directrice du programme du BIT sur le VIH/Sida et le monde du travail sur la signification de cette réunion.
BIT en ligne: Quels sont les thèmes majeurs liés au VIH/Sida en Europe?
Dr. Sophia Kisting: Chaque année, l'avancée inexorable du VIH/Sida provoque un manque à gagner d'un million d'emplois dans les pays les plus touchés en Afrique, en Asie et en Amérique latine, mais elle constitue aussi un défi croissant pour une région à faible prévalence comme l'Europe. Selon l'ONUSIDA, le nombre de personnes qui vivent avec le VIH en Europe orientale et dans plusieurs pays d'Europe de l'Ouest a augmenté en 2006, comme en 2005. Quelque 270 000 personnes ont contracté le VIH en 2006, portant à 1,7 million le nombre de personnes porteuses du virus - un chiffre multiplié par 20 en moins d'une décennie.
Les questions cruciales pour l'Europe, en particulier dans le monde du travail, sont les discriminations et la protection des droits, la confidentialité et la réintégration sur le marché du travail des travailleurs séropositifs sous traitement anti-rétroviral. Le BIT a produit des guides dans tous ces domaines, inspirés du Recueil de directives pratiques du BIT sur le VIH/Sida et le monde du travail ((Note 1). Ce Recueil qui propose un cadre de référence pour guider les actions sur les lieux de travail est reconnu au niveau international et applicable dans le monde entier -employeurs et syndicats des pays industrialisés reconnaissent de plus en plus la valeur des politiques du VIH/Sida et utilisent le Recueil du BIT comme référence. L'approche du BIT est d'intégrer la question du VIH/Sida dans ses Programmes de travail décent par pays, tout en collaborant avec ses homologues de l'ONUSIDA pour leur mise en œuvre.
BIT en ligne: Qu'est-ce qui motive la tenue de cette réunion dans une région où le VIH/Sida a une prévalence assez faible?
Dr. Sophia Kisting: Aucun pays n'échappe à la maladie, et plusieurs pays européens - à l'Est comme à l'Ouest - enregistrent des taux de contamination à la hausse. Nous devons restaurer notre vigilance en ce qui concerne la prévention. Le défi mondial que représente l'épidémie de Sida - même dans les régions à faible prévalence - est la raison d'être de cette réunion de haut niveau, conviée par l'Allemagne dans son double rôle de Présidente de l'UE et du G8. L'OIT a été spécialement invitée à présenter son travail en raison de la priorité donnée par le gouvernement allemand à la riposte contre le Sida sur le lieu de travail. C'est sur cette base que s'est construit le partenariat de longue durée entre la Coopération allemande, GTZ, et l'OIT; c'est aussi sur ce thème que s'est tenue une table ronde en septembre dernier à Berlin.
BIT en ligne: Pouvez-vous nous en dire davantage sur le rôle du BIT dans ce partenariat?
Dr. Sophia Kisting: Les grandes entreprises allemandes qui agissent à l'échelon mondial ont rencontré la GTZ, des ONG et l'OIT pour voir comment l'expérience et les leçons tirées des programmes sur le lieu de travail menés en Afrique, la région du monde la plus touchée, pouvaient être adaptées et transposées dans des régions et des pays avec une plus faible prévalence, en particulier en Europe orientale, en Russie et en Chine. Des entreprises telles que Daimler Chrysler ont expliqué comment elles avaient élaboré leurs programmes d'apprentissage VIH/Sida à partir du Recueil de directives pratiques du BIT, alors que la Poste allemande publie le Recueil sur son site web. Les leçons tirées de ces pratiques viendront nourrir le débat lors de la Conférence de Brême.
Depuis 2002, l'OIT et la GTZ ont un programme de partenariat pour soutenir les mandants de l'OIT en Europe orientale et en Afrique pour mettre en place des politiques et des programmes sur le lieu de travail à travers l'allocation de ressources, la recherche socio-économique, l'échange des bonnes pratiques et l'appui aux partenariats public/privé. A titre d'exemple, le modèle de co-investissement prévoit d'étendre les avantages dispensés sur le lieu de travail aux familles des travailleurs et à la communauté locale. Le gouvernement allemand a décidé de continuer cette collaboration au-delà de 2007 dans le cadre de l'initiative BACKUP.
Qui plus est, l'OIT a pris part au Groupe de réflexion de l'Union européenne sur le VIH/Sida depuis sa mise en place au Sommet des ministres de Dublin en 2004. Ce groupe de réflexion a préparé le document de la Commission européenne sur le VIH/Sida dans l'Union européenne et les pays voisins, ainsi que le projet de Déclaration qui sera examiné lors de la réunion de Brême. La place du lieu de travail est reconnue, et employeurs et syndicats sont invités à jouer leur rôle en appliquant le Recueil de directives pratiques du BIT sur le VIH/Sida.
BIT en ligne: Le programme SHARE du BIT qui met l'accent sur les discriminations et la protection des droits semble particulièrement pertinent pour la région européenne…
Dr. Sophia Kisting: Le programme de l'OIT "Stratégies des entreprises en réponse au VIH/Sida" (SHARE) est un programme mondial, financé par le ministère américain du Travail, qui privilégie la prévention et protège les droits en combinant les actions au niveau de la politique nationale et sur le lieu de travail. En Russie par exemple, des entreprises de la métallurgie, de l'agro-alimentaire, des médias et des transports, ainsi que le service public développent des politiques et des programmes de riposte au VIH/Sida sur le lieu de travail. Avec l'aide du programme SHARE, le ministre de la Santé a publié une déclaration nationale sur le VIH/Sida avec une directive de mise en œuvre adressée aux 88 régions de la Fédération.
BIT en ligne: Pouvez-vous nous donner d'autres exemples d'activités du BIT en Europe centrale et orientale?
Dr. Sophia Kisting: L'OIT consacre ses activités dans la région à la création d'un cadre juridique propice, à la recherche sur l'impact socio-économique de la pandémie, et en particulier sur les systèmes de sécurité sociale, au renforcement des capacités des mandants dans les secteurs public et privé afin qu'ils puissent mettre en œuvre des programmes sur le lieu de travail, et à l'échange de bonnes pratiques entre les différents acteurs. Figurent aussi sur notre agenda les besoins des travailleurs immigrés et le défi que pose l'épidémie en termes de genre.
En Ukraine par exemple, nous avons aidé à mettre en place un programme de prévention pour le personnel de la Kyiv International Airlines et développé un programme de formation pour le service de l'emploi et pour un certain nombre de départements de l'éducation. En Russie, l'éducation au Sida a été introduite dans 97 écoles professionnelles de deux régions, et le module de formation utilisé est maintenant partagé avec plusieurs autres pays de la CEI. Dans les pays d'Asie centrale comme l'Ouzbékistan, le VIH/Sida est devenu partie intégrante des structures et des programmes de formation à la sécurité et à la santé professionnelles.
BIT en ligne: Quel sera le message du BIT lors de cette conférence?
Dr. Sophia Kisting: Nous expliquerons à la conférence les moyens pratiques par lesquels l'OIT apporte un conseil politique et un soutien technique pour élaborer les législations nationales du travail et les politiques à tous les niveaux, du sous-régional à l'entreprise, et pour dispenser des réponses concrètes sur le lieu de travail. Nous allons montrer que le monde du travail est un point d'accès universel aux services de prévention, de prise en charge et de traitement en matière de VIH/Sida. Cela nécessite de prendre des mesures pour protéger les droits, de mener des campagnes de dépistage "Faites le test" et de promouvoir des offres d'emploi pour les personnes qui vivent avec le VIH. Voilà comment l'OIT joue son rôle d'agence leader pour le monde du travail au sein de la famille de l'ONUSIDA.
Prévention et traitement peuvent ensemble se révéler très bénéfiques pour la population active mondiale et pour le monde du travail, même si en termes de prévention, il est déjà trop tard pour des millions de personnes qui vivent avec le VIH. Chaque vie épargnée représente un gain de productivité potentiel pour l'économie, le foyer et la famille, en particulier pour les enfants. Elle témoigne aussi de la reconnaissance des droits fondamentaux de tous les travailleurs, hommes ou femmes.
Pour plus d'informations sur la Conférence de Brême voir: http://www.bmg.bund.de/cln_040/nn_1030704/DE/Themenschwerpunkte/Internationales/EU-Ratspraesidentschaft/Konferenzen/bremen-12-3.html. .
Note 1 Le recueil peut être téléchargé en plus de 30 langues sur http://www.ilo.org/public/english/protection/trav/aids/publ/codelanguage.htm.