La crise mondiale de l'emploi: traiter le décalage entre croissance et création d'emplois

Face à une croissance qui ne produit pas assez d'emplois dans le monde, les leaders du monde de la finance récemment réunis à Singapour ne doivent plus se concentrer uniquement sur les déséquilibres commerciaux et financiers, dit le Directeur général de l'OIT Juan Somavia. Dans cet article, M. Somavia appelle à des réformes politiques significatives qui s'attaquent à la disparité qui existe entre croissance et création d'emplois.

Type Article
Date de parution 21 septembre 2006
Unité responsable Communication et information au public
Autres langues Español • English

Par Juan Somavia, Directeur général de l'Organisation internationale du Travail

On s'attend à ce que 2006 soit la quatrième année consécutive de croissance du produit intérieur brut mondial de plus de 4 pour cent. En Afrique subsaharienne, la croissance pourrait être la plus forte connue depuis 30 ans. Les taux d'intérêt restent toujours relativement bas et les profits des entreprises atteignent des sommets. Les échanges commerciaux mondiaux devraient continuer de croître d'environ 7 pour cent.

Pourtant, si le taux de croissance est plus que décent, la quantité et la qualité des emplois créés, eux, laissent largement à désirer. Presque partout dans le monde, l'accès au travail décent et productif n'a pas suivi la tendance macroéconomique. Depuis les dix dernières années, les chiffres du chômage ont augmenté de plus de 20 pour cent.

Pis encore, dans certaines régions du monde, la majorité des nouveaux emplois créés, l'est dans l'économie informelle où des femmes et des hommes subviennent à peine à leurs besoins, avec un travail à faible productivité.

En effet, en chiffre absolu, on compte aujourd'hui le même le nombre de travailleurs pauvres vivant avec moins de 2$ par jour par personne qu'il y a 10 ans, ce qui représente environ 50 pour cent de la main-d'œuvre mondiale. Autant de défis qui ont de profondes implications en matière de politique et de sécurité.

Probablement plus que n'importe où ailleurs, ce décalage est saillant en Asie. A l'aube de que l'on appelle désormais "le siècle de l'Asie", le continent est marqué par une croissance économique très rapide - plus du double de la moyenne mondiale depuis 1995, avec des gains de productivité grimpant jusqu'à 41 pour cent. Et cependant aujourd'hui, l'Asie fait face à un large éventail de "déficits de travail décent":

  • La région abrite plus des deux tiers des pauvres et presque la moitié des jeunes chômeurs du monde.
  • La part de l'emploi informel dans l'emploi non agricole va de 83 pour cent en Inde, 78 pour cent en Indonésie et 72 pour cent en Philippines, à 51 pour cent en Thaïlande et 42 pour cent dans la République arabe syrienne.
Quelles sont les principales issues politiques pour traiter ce déficit mondial d'emplois?

Premièrement, faire de la création d'emplois un objectif clair dans les prises de décision. C'est essentiel pour favoriser une croissance économique qui se traduise concrètement par la création d'emplois décents, de normes de travail adéquates et des moyens d'existence durables, qui encourage l'investissement et l'esprit d'entreprise, et qui promeuve le développement des compétences. Faciliter la création d'entreprise est un élément clef -notamment pour promouvoir le développement local par le biais de petites entreprises. Permettre aux jeunes d'acquérir les compétences dont ils ont besoin pour débuter correctement dans la vie active est vital.

Deuxièmement, respecter, promouvoir et concrétiser les principes et droits fondamentaux au travail, à savoir la liberté d'association, l'élimination du travail forcé, du travail des enfants et de la discrimination en matière d'emploi. Ainsi que la plupart des chefs d'entreprise le reconnaissent, une législation du travail adéquate qui garantit les droits de l'homme au travail est essentielle à un environnement sain favorable à l'investissement, à la stabilité et la productivité sur le lieu de travail.

Troisièmement, étendre la protection sociale et augmenter son efficacité, particulièrement pour ceux qui travaillent dans l'agriculture et l'économie informelle qui ne sont, en pratique, que rarement couverts par le droit du travail.

Quatrièmement, soutenir les institutions et les systèmes qui renforcent l'organisation du marché du travail, y compris les structures qui encouragent le dialogue social et aident à résoudre les litiges dans le monde travail. Le dialogue social, qui implique des organisations de travailleurs et d'employeurs fortes et indépendantes, joue un rôle central dans l'accroissement de la productivité et la construction de sociétés cohésives. C'est le meilleur chemin vers la flexibilité et la sécurité tant pour les employeurs que pour les travailleurs. L'expérience a montré que le manque de dialogue affaiblit le potentiel de développement.

Ceci est "l'Agenda du travail décent de l'OIT", développé par des ministres, des employeurs et des dirigeants syndicaux du monde entier. Du Sommet mondial des Nations Unies en 2005, à la réunion ministérielle du Conseil économique et social (ECOSOC) en juillet de cette année, la communauté internationale a fait du plein emploi productif et du travail décent un objectif central.

Nous devons nous rendre à l'évidence que la croissance en termes de production ne peut pas être le seul critère de succès économique. Ignorer l'emploi en tant qu'objectif politique et espérer que, d'une façon ou d'une autre, la croissance va fournir à elle seule tous les emplois décents dont le monde a besoin, est la voie de la faillite. Sur la base d'une politique macroéconomique saine, nous devons aussi faire converger l'investissement, l'éducation, la santé, le marché du travail, le développement local et des politiques pour réduire les déficits de travail décent et atteindre les Objectifs du Millénaire pour le développement.

Le système international a aussi un rôle puissant à jouer. Notre système multilatéral de l'ONU et ses agences, aussi bien que la Banque mondiale et le FMI, a une responsabilité commune dans le traitement de la crise mondiale de l'emploi. J'invite les dirigeants des institutions de Bretton Woods à rejoindre l'OIT et les autres organisations concernées afin de répondre à la demande démocratique répandue des individus, des familles et des communautés du monde entier d'avoir un accès équitable à un travail décent. Aucune organisation ne détient à elle seule toutes les réponses, mais notre expérience collective peut certainement être davantage mise à profit qu'elle ne l'est aujourd'hui.

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