GENÈVE (Nouvelles du BIT) - En Europe de l'Est, les services publics de santé sont durement touchés par la situation de crise économique que traverse la région. La grave «crise des soins» qui en résulte frappe une population déjà appauvrie, de plus en plus vulnérable aux maladies chroniques et à la propagation croissante d'épidémies comme le sida et dont l'espérance de vie, en fin de compte, se réduit.
Selon une nouvelle étude réalisée conjointement par l'Organisation internationale du travail (OIT) et l'Internationale de la fonction publique * , la situation économique et sociale dans plusieurs pays d'Europe de l'Est a entraîné la quasi-faillite de certains systèmes de soins de santé et infligé un stress important aux personnels de santé qui voient se détériorer leurs conditions de travail et - pour autant qu'ils soient payés - touchent à peine le salaire minimum, si ce n'est moins.
«La croissance vertigineuse des cas de maladies sexuellement transmissibles, de VIH/sida, de tuberculose et de nombreuses autres maladies chroniques a entraîné une crise des soins aggravée par le déclin des structures de santé publique, par le manque de formation des professionnels des soins de santé et par la déqualification générale de la main-d'œuvre», souligne Guy Standing, Directeur du Programme pour la sécurité socioéconomique à l'OIT et coordinateur des études. «Tous ces facteurs ont sûrement contribué à la chute catastrophique des chiffres de l'espérance de vie en Russie, en Ukraine et dans d'autres pays de la région».
Les enquêtes sur la sécurité de la population réalisées par l'OIT ont établi que 88 pour cent des familles en Ukraine et 82 pour cent en Hongrie n'avaient pas les moyens de s'offrir les soins de santé fondamentaux. Pour leur part, 78 pour cent des travailleurs des soins de santé étudiés en Ukraine indiquaient percevoir des salaires inférieurs à la moyenne du salaire national toutes catégories de travailleurs confondues. En République de Moldova, pays le plus pauvre d'Europe, les services de santé sont sur le point de s'effondrer, et les travailleurs sont payés avec des mois de retard, et encore lorsqu'ils finissent par l'être. En République tchèque et en Lituanie, la plupart des personnels de santé affirment que leurs conditions de travail et leurs salaires se sont détériorés ces cinq dernières années. Dans un pays pourtant relativement prospère comme la Pologne, 5 pour cent des hôpitaux ont cessé de fonctionner au cours des trois dernières années.
La crise est imputable à l'attitude des gouvernements qui choisissent de restreindre les crédits publics et de décentraliser les responsabilités en matière de financement, laissant ainsi nombre d'autorités locales sans les ressources ni les capacités administratives qui leur permettraient de faire face à leurs nouvelles obligations. Le manque de ressources a encouragé les médecins et d'autres personnels de santé en contact direct avec les patients à demander ou tout au moins à escompter des paiements illégaux. En Russie, par exemple, on estime que de tels «dessous-de-table» représentent environ 40 pour cent de toutes les dépenses consenties par les personnes qui cherchent à obtenir des soins médicaux.
Parmi les autres facteurs qui participent à la dégradation de la santé publique, on peut citer certaines pratiques telles que le «congé administratif» largement répandu dans des pays comme le Kirghizstan, l' Arménie ou la République de Moldova où bon nombre de travailleurs des soins de santé ne vont pas au travail pour la simple raison que les hôpitaux et les cliniques n'ont pas d'argent pour les payer. Dans d'autres pays, le chômage partiel obligatoire s'est répandu alors que certaines nations font l'expérience d'un phénomène qui ne cesse de gagner du terrain, à savoir le «présentéisme» (par opposition à l'absentéisme) - phénomène par lequel les travailleurs qui sont malades continuent d'aller au travail par crainte de perdre leur emploi ou de ne plus percevoir les fameux paiements directs que leur versent les patients et qui constituent une part essentielle de leur revenu.
Les personnels de santé vivent de plus en plus dans la crainte de perdre leur emploi car ils ne savent pas ce que l'avenir leur réserve du point de vue des plans gouvernementaux de restructuration dans le secteur de la santé. Certains travailleurs ont été placés sous contrats à durée déterminée, sans aucune garantie pour l'avenir, et les contrats temporaires n'ont cessé de gagner du terrain en Pologne, en Lettonie et au Kirghizstan.
En même temps, la paie des médecins a eu tendance à s'accroître par rapport à d'autres catégories de personnels de santé, en particulier dans des pays comme le Bélarus, la Croatie et la République tchèque. Dans de nombreux pays, le revenu issu de sources secondaires représente plus du tiers du revenu total, voire plus de la moitié dans le cas de la Pologne.
La faiblesse des salaires et l'insécurité de l'emploi ont entraîné une hausse du stress lié au travail, même si les autorités ne reconnaissent pas le phénomène comme étant un problème grave et ne font pas grand chose pour venir en aide aux personnes qui en souffrent.
Dans la région, comme le révèle l'étude de l'OIT, les résultats des négociations collectives - si l'on considère leur utilité finale - varient énormément d'un pays à l'autre. En Croatie, les syndicats affirment que les procédures concertées de consultation et de négociation ne garantissent pas leur droit de se faire entendre, ce qui fait l'objet d'une plainte officielle déposée auprès de l'OIT. En Lituanie, les syndicats du secteur de la santé indiquent que les consultations menées avec les partenaires nationaux ne sont d'une quelconque utilité que dans 6 pour cent des cas.
La situation économique globale qui prévaut dans
certains pays d'Europe centrale et orientale les place au
même niveau que nombre de pays en développement.
A titre d'exemple, deux Roumains sur cinq vivent avec
moins de 30 dollars américains par mois, ce qui est
inférieur aux 40 dollars mensuels avec lesquels vit en
moyenne un Péruvien. Avec un taux de 65 pour 100 000
habitants, la tuberculose atteint ici un niveau équivalant
à la moyenne rencontrée en Afrique sub-saharienne.
Pour une bonne partie de la région, les taux d'adhésion syndicale ont chuté dans le secteur de la santé. A titre d'exemple, en Lituanie le taux d'adhésion syndicale dans le secteur de la santé est passé de 100 pour cent en 1990 à 20 pour cent en 2001. En Pologne, le taux d'adhésion a diminué de moitié pour tomber à 20 pour cent. En République tchèque, l'adhésion syndicale est passée de près de 93 pour cent en 1990 a à peine 32 pour cent, des tendances similaires étant enregistrées dans la plupart des pays de la région.
En Roumanie, en revanche, les travailleurs du secteur de la santé se disent solidaires de leur syndicat qui, selon eux, défend leurs droits. De toute évidence, les syndicats s'inquiètent de leur capacité de négociation et de leur capacité à faire pression avec efficacité pour le bien de leurs membres. La privatisation leur donne peu de raisons d'être optimistes puisque, dans toute la région, on enregistre une plus grande résistance du secteur privé aux syndicats; et l'un des objectifs de la conférence que l'OIT a organisée à Genève la semaine dernière était précisément de voir comment les syndicats pourraient relever ce défi.
* Le Programme de l'OIT pour la sécurité socioéconomique a mené deux études - l'une sur les personnels de santé dans quatre pays (République tchèque, Lituanie, Roumanie et Ukraine) et l'autre auprès des syndicats représentant ces personnels dans tous les pays d'Europe centrale et orientale. Les résultats de ces études ont été présentés lors de la Conférence de syndicalistes et de spécialistes que l'OIT a organisée les 6 et 7 décembre dernier à Genève et à laquelle ont participé des représentants de la plupart des pays d'Europe centrale et orientale.