GENÈVE (Nouvelles du BIT) - Bien que l'industrie chimique soit à l'avant-garde sur le plan des mesures prises par les entreprises pour adopter à l'échelle sectorielle des codes de conduite en matière de santé, de sécurité et d'environnement, la crédibilité de telles initiatives est toujours limitée par le scepticisme de l'opinion publique et la faiblesse de la participation des travailleurs. Telle est la conclusion d'une étude du BIT 1 réalisée en vue d'une réunion tripartite d'experts industriels de 23 pays 2 , qui s'ouvre aujourd'hui à Genève.
Le rapport de cette étude montre à quel point les initiatives volontaires et les codes de conduite prolifèrent actuellement dans l'industrie chimique. Même s'il est trop tôt pour évaluer leur véritable efficacité, le rapport indique que, jusqu'à présent, «ces mesures semblent avoir eu des effets positifs quant à l'amélioration des résultats des entreprises de l'ensemble du secteur en matière de santé, de sécurité et d'environnement.»
L'essor des initiatives volontaires englobe les mesures visant des substances spécifiques, telles que les revêtements et les pesticides, les accords environnementaux conclus entre les industries et l'Etat, ainsi que les systèmes de management environnemental plus performants, comme ceux de l'Union européenne ou de l'Organisation internationale de normalisation.
Parmi toutes les initiatives volontaires, la plus importante est celle connue sous le nom de Gestion responsable ( Responsible Care en anglais). Elle a vu le jour au Canada en 1985 et a ensuite été adoptée par les associations chimiques d'une quarantaine de pays, dont les entreprises membres assurent 86% de la production mondiale de produits chimiques. Bien que les programmes de gestion responsable varient d'un pays à l'autre quant à leur contenu détaillé, tous établissent les principes selon lesquels les fabricants et les distributeurs s'engagent à améliorer sans cesse leur performance dans tous les aspects de la sécurité des produits chimiques, depuis l'élaboration de directives jusqu'à l'adoption de logos et de procédures de vérification communs. Dans de nombreux pays, les entreprises doivent désormais souscrire aux principes de la gestion responsable pour pouvoir faire partie de l'association professionnelle.
Cependant, note le rapport du BIT, malgré les énormes progrès accomplis et une meilleure information du public, «les travailleurs et leurs représentants syndicaux ne sont pas vraiment impliqués dans les programmes de gestion responsable, ni bien informés à leur sujet». Les auteurs du rapport ajoutent que «beaucoup d'entreprises européennes, en particulier, n'ont pas recours à la terminologie ou à la marque Gestion responsable dans leurs communications avec leur personnel au sujet de la performance en matière de santé, de sécurité et d'environnement».
Une étude menée au Royaume-Uni a montré que «la gestion responsable est une notion qui n'intervient qu'au niveau de la direction et qu'elle a donc peu d'effet sur la motivation du personnel». L'association de l'industrie chimique du Royaume-Uni confirme qu'il y a peu de liens entre la gestion responsable et les activités de formation et de communication dans le domaine de la santé, de la sécurité et de l'environnement au niveau de l'entreprise. Elle est toutefois consciente «de la nécessité d'une meilleure connaissance des activités de gestion responsable de la part des travailleurs et d'une plus grande participation de ceux-ci à ces activités».
Selon cette étude comparative, le degré de sensibilisation à la gestion responsable est plus élevé en Autriche, où «un gros effort a été fait pour faire participer les travailleurs».
Une autre étude, réalisée par la Fédération italienne de l'industrie chimique, montre que 25% à peine des travailleurs de cette industrie ont une expérience du programme de gestion responsable et que moins d'un pour cent de la population italienne en a entendu parler.
Par contre, aux Etats-Unis, le taux de sensibilisation des travailleurs était de 83% en 1997, contre 59% seulement en 1993.
Les délégués à la réunion du BIT, représentant à la fois les travailleurs, les employeurs et les gouvernements, doivent débattre autour d'une série d'options destinées à renforcer l'impact et la crédibilité des programmes de gestion responsable. Ils devront notamment examiner les stratégies visant à augmenter la participation des travailleurs dans la conception et l'application de ces programmes.
Les délégués devront déterminer «dans quelle mesure les travailleurs de l'industrie chimique doivent et peuvent être plus étroitement associés aux initiatives volontaires» et comment ils peuvent contribuer au succès et à la crédibilité des programmes entrepris. Les discussions porteront essentiellement sur les besoins en éducation et en formation qui devront être satisfaits afin d'intégrer davantage les travailleurs et les syndicats à une tendance qui, selon le BIT, est profondément ancrée dans l'industrie chimique.
«Tout semble indiquer que le processus de gestion responsable et d'initiatives volontaires en matière de santé et de sécurité n'en est qu'à ses débuts», explique M. Jon McLin, auteur du rapport et spécialiste principal des activités industrielles au sein du BIT. En effet, précise-t-il, «alors que les réglementations des différents pays visent essentiellement à interdire les pratiques les plus nocives, ces programmes et initiatives ont généralement pour but de développer les meilleures pratiques à l'échelle de l'industrie et pourraient, par conséquent, déboucher sur une élévation des normes qui n'avait jamais été possible par le biais de la réglementation classique».
Selon le rapport du BIT, trois considérations ont poussé les fabricants de produits chimiques à prendre des initiatives volontaires. Il s'agit de la menace d'un durcissement de la réglementation, de la mauvaise image de l'industrie dans l'opinion publique et (dans certains pays) du risque de poursuites. Toutefois, en se maintenant à l'écart des réglementations «pures et dures» imposées par l'Etat, les fabricants de produits chimiques pourraient fort bien se retrouver dans l'obligation de respecter des normes encore plus sévères. Au fur et à mesure que se sont multipliées les initiatives volontaires, on a observé un «effet de surenchère», car «chaque initiative a fait naître des attentes et a conduit les différentes parties intéressées à formuler des critiques». Ceci a alors incité les entreprises à s'efforcer de rendre les initiatives plus complètes ou plus transparentes et à en prendre d'autres dans des domaines apparentés.
Ce qui est sûr, c'est que les initiatives volontaires sont en train de transformer l'image de l'industrie chimique. Le rapport du BIT signale, entre autres, le nombre de plus en plus grand de programmes destinés à informer et à consulter les collectivités locales et les groupes d'intérêt situés à proximité des usines. Par ailleurs, les grandes entreprises de la chimie étendent leur responsabilité en matière de santé et de sécurité aux différents maillons de la chaîne de distribution: fournisseurs, clients, distributeurs et utilisateurs. Le concept de «bonne gestion des produits», qui prévoit une approche globale du cycle de vie des produits (fabrication, utilisation et élimination), a maintenant été adopté par une grande partie des entreprises du secteur. On voit de plus en plus d'entreprises concurrentes partager des informations techniques sur des questions telles que la fabrication, la manipulation et le recyclage de substances dangereuses.
Quant à la réputation de l'industrie chimique au sein de la population en général, le rapport du BIT fait état d'un certain revirement, qui demeure toutefois fragile. Les inquiétudes suscitées par l'industrie chimique, particulièrement vives au milieu des années 90, ont du mal à retomber.
Selon une enquête réalisée par le Conseil européen de l'industrie chimique au milieu des années 90, «malgré une certaine amélioration, l'industrie chimique n'a guère les faveurs de la population». L'enquête, qui a porté sur un échantillon de 7300 personnes dans six pays (Belgique, France, Italie, Pays-Bas, Espagne et Royaume-Uni), a montré que «seulement 39% des personnes interrogées ont émis une opinion favorable à cette industrie, contre 56% pour l'industrie automobile, 74% pour le secteur alimentaire et 80% pour l'industrie des télécommunications».
Toutefois, une bonne partie des personnes interrogées ont reconnu que les entreprises de l'industrie chimique informaient désormais le public de façon plus exacte et ouverte et qu'elles faisaient beaucoup plus d'efforts que dans le passé pour combattre la pollution.
Le rapport se réfère également à une enquête réalisée en 1992 par l'Association des fabricants de produits chimiques des Etats-Unis (CMA), selon laquelle «l'industrie chimique ne recueillait que 25% d'opinions favorables» et se classait ainsi derrière l'industrie nucléaire (35%). Or, cette tendance à la dégradation de l'image de l'industrie chimique, qui avait été constante depuis vingt-cinq ans, s'est finalement inversée en 1997, en partie grâce à une vaste campagne de sensibilisation menée par la CMA, qui soulignait les succès de l'industrie en matière de santé, de sécurité et de protection de l'environnement.
1 Les initiatives volontaires ayant une incidence sur la formation et l'éducation en matière de sécurité, de santé et d'environnement dans les industries chimiques . Rapport soumis aux fins de discussion à la Réunion tripartite sur les initiatives volontaires ayant une incidence sur la formation et l'éducation en matière de sécurité, de santé et d'environnement dans les industries chimiques. Bureau international du Travail, Genève, 1999. ISBN 92-2-211352-7. Prix: 17,50 francs suisses.
2 Afrique du Sud, Allemagne, Argentine, Arménie, Brésil, Chine, Danemark, Egypte, Etats-Unis, Hongrie, Inde, Italie, Japon, Maroc, Mexique, Népal, Norvège, Pakistan, Pays-Bas, Royaume-Uni, Fédération de Russie, République tchèque, Turquie.