GENÈVE (Nouvelles du BIT) -- Augurant "une nouvelle ère de créativité et de modernisation" pour l'Organisation internationale du Travail, M. Juan Somavia, du Chili, a officiellement pris ses fonctions de neuvième Directeur général, lors d'une séance extraordinaire du Conseil d'administration, qui s'est tenue aujourd'hui à Genève.
M. Somavia est le premier Chilien et le premier représentant de l'hémisphère Sud à assumer les fonctions de Directeur général. Dans le discours qu'il a prononcé après avoir prêté serment, le nouveau DG a souligné le rôle historique qu'a joué l'OIT depuis sa création, en 1919, pour ramener la stabilité sociale et politique dans les pays industrialisés, et a déclaré: "J'aimerais que nous nous fixions l'objectif ambitieux de faire en sorte que la même prospérité, les mêmes droits, les mêmes bénéfices atteignent tous les travailleurs dans le monde entier au cours du 21 e siècle".
"En tant que premier Directeur général originaire du monde en développement, je me sens particulièrement responsable de veiller à ce que la dimension du développement soit présente dans toutes les activités de l'OIT", a dit M. Somavia, ajoutant que la recherche de solutions à des problèmes tels que le travail des enfants, la pauvreté, le chômage, la discrimination entre les hommes et les femmes et l'insuffisance de la protection sociale sera au centre de son mandat. Il s'est déclaré convaincu que "la finalité de l'OIT aujourd'hui consiste à faire en sorte que chacun ait la possibilité d'avoir un emploi convenable".
M. Somavia a dit ressentir "un très étroit lien spirituel avec mes prédécesseurs" et recevoir "leur héritage avec un profond sens de mes responsabilités". Etaient présents pour l'écouter M. Francis Blanchard, ancien Directeur général, des membres des familles des cinq premiers Directeur généraux (M me Sylvie Junod, petite fille d'Albert Thomas, premier DG du BIT; M me Mildred Morse, épouse de David Morse, premier DG de l'après-guerre, M me Jane Jenks, épouse de Wilfred Jenks, auteur avec Edward Phelan de la Déclaration de Philadelphie et M. Jean-Jacques Oechslin qui a dirigé l'Organisation internationale des employeurs de 1980 à 1998.
Il a remercié le DG sortant, Michel Hansenne, dont le mandat a duré de 1989 à 1999, "qui a défendu les valeurs sociales de l'OIT au cours une décennie de scepticisme et de défis".
"La fin de la guerre froide a ouvert la voie à un extraordinaire consensus fondé sur des marchés ouverts, sur un nouvel esprit de concurrence et de créativité et un plus grand respect des droits de l'homme et des institutions démocratiques." Toutefois, "cette évolution positive a également occulté les objectifs sociaux de la croissance économique ainsi que l'importance de pouvoir compter sur des institutions sociales fortes pour avoir des marchés forts et puissants".
Il a énuméré un certain nombre de défis qui attendent l'Organisation, notamment celui de la libéralisation économique qui "a modifié les relations entre l'Etat, les travailleurs et les entreprises" et celui des "changements survenus sur le marché de l'emploi et du travail, qui ont eu de profondes répercussions sur les mandants de l'OIT".
"Les changements sociaux ont favorisé l'apparition de nouveaux acteurs puissants au sein de la société civile, dont la majorité s'organise en marge du processus productif" et "les attitudes sociales ont changé, cédant la place à davantage d'individualisme et nuisant au consensus en matière de responsabilités sociales et collectives".
M. Somavia a déploré l'existence, malgré le progrès économique, "d'inégalités au sein d'un même pays et entre pays, dans un monde où 1,3 milliard de personnes vivent dans des conditions de pauvreté, où des millions de gens sont au chômage ou sous-employés", affirmant que la stabilité mondiale ne pouvait reposer sur l'instabilité qui frappait tant de personnes, tant de familles, sur la planète. "Il est véritablement tragique que ce siècle, au cours duquel on a réalisé tant de progrès sociaux, où l'on a libéré tant de forces créatrices de richesse, se termine sur une telle misère humaine."
Il a cité quatre objectifs stratégiques: promouvoir et réviser les principes fondamentaux et les droits au travail, créer de meilleures chances pour les hommes et les femmes afin de leur garantir des emplois et des revenus convenables, étendre la couverture et l'efficacité de la protection sociale pour tous et consolider le tripartisme et le dialogue social.
Il s'est engagé à poursuivre la campagne de l'OIT en faveur de l'élimination du travail des enfants et de faire de l'égalité de traitement entre hommes et femmes l'une de ses priorités: "Les questions relatives à l'égalité de traitement vont main dans la main avec les questions de développement".
En ce qui concerne la Déclaration relative aux principes et droits fondamentaux au travail , que la Conférence internationale du Travail a adoptée en 1998, M. Somavia a annoncé son intention de la promouvoir dans l'esprit dans lequel elle a été adoptée. Affirmant que la Déclaration avait été adoptée comme un "instrument de promotion", il a déclaré: "Pour qu'elle soit efficace et pour qu'elle reçoive l'appui le plus large, la Déclaration ne saurait être soumise à aucune condition. Dans le cas contraire, elle risquerait de perdre sa légitimité au moment de définir les obligations minimales qui incombent à tous les Membres de l'OIT".
La Déclaration relative aux principes et droits fondamentaux au travail réaffirme l'obligation qu'ont les Etats Membres de l'Organisation de "respecter, promouvoir et réaliser, de bonne foi" les droits des travailleurs et des employeurs à la liberté d'association et à la reconnaissance effective du droit de négociation collective, et de veiller à l'élimination de toute forme de travail forcé ou obligatoire, à l'abolition effective du travail des enfants et à l'élimination de la discrimination en matière d'emploi et de profession.
Réclamant un vaste soutien en faveur de la Déclaration, M. Somavia a déclaré: "La Déclaration devra devenir l'objectif commun du système multilatéral dans son ensemble, y compris les institutions de Bretton Woods. L'OIT devra tenter de collaborer avec toutes les organisations dans un effort commun visant à consolider sa mise en pratique. A cette fin, j'ose espérer que toutes les organisations joueront un rôle positif. Mais, en tant que minimum absolu, elles ne devraient pas adopter de politiques dont les effets pratiques reviendraient à passer outre les droits en question".
"Les résultats économiques dépendent davantage des forces du marché que des normes juridiques, des institutions sociales ou de l'intervention de l'Etat", a-t-il souligné. "La prédominance du développement fondé sur le marché fait des entreprises les principaux architectes des changements sociaux et les principales sources d'emplois. Il est indispensable que l'OIT s'engage, de façon vigoureuse et crédible, avec le milieu des entreprises afin de nous permettre de respecter nos valeurs et de réaliser nos objectifs".
"Nous devons harmoniser croissance économique et progrès social, efficacité et justice, liberté et ordre, changement et stabilité. Nous devons nous inspirer d'une approche qui favorise le dialogue et la coopération entre des organisations autonomes représentatives des intérêts de tous les groupes qui composent la société."
Ayant précisé que "bien que l'OIT ait toujours promu des valeurs et des objectifs universels, elle ne peut dicter de solution universelle", M. Somavia a conclu son allocution en disant: "Nous vivons dans un monde interculturel. Nous connaissons une très forte richesse de tradition. Nous devons respecter la diversité culturelle et institutionnelle des Membres qui composent notre Organisation".
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On trouvera ci-dessous les réponses de plusieurs membres du Conseil d'administration à la question: "Quels sont les principaux défis que devra relever le BIT dans les années à venir ?"
"Le BIT a un rôle très important à jouer au prochain millénaire pour accroître les possibilités d'emploi, en particulier dans les pays en développement, et pour relever les défis de la mondialisation économique et du libre-échange. Il faudrait aussi qu'il promeuve et défende les droits fondamentaux universels et aide les syndicats à assumer véritablement le rôle qui est le leur au sein des structures tripartites."
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Khurshid Ahmed (Pakistan) -- Secrétaire
général
de la Fédération pakistanaise des syndicats,
représentant travailleur adjoint du Conseil
d'administration
"Ce que le BIT doit faire, c'est démontrer son utilité pour la collectivité. Le BIT doit, avant toute chose, œuvrer en faveur d'une croissance économique durable, surtout dans les pays en développement, et se donner les moyens de réussir à l'avenir."
-- I.P. Anand (Inde) -- Président du Centre
Shivathene,
représentant employeur
"La crise asiatique et les autres facteurs d'instabilité dans le monde de l'emploi ont accentué la nécessité d'adapter l'Organisation aux exigences du 21 e siècle. Cela signifie qu'elle doit se doter de capacités nouvelles pour s'opposer à l'orthodoxie du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, qui n'apporte actuellement aucune solution aux problèmes du monde. Nous devons faire comprendre aux gouvernements ainsi qu'aux organisations de travailleurs et d'employeurs que l'OIT doit être au centre de l'élaboration de la politique internationale dans le domaine social et que la résolution des problèmes par le tripartisme demeure le meilleur moyen de résister à l'épreuve du temps.
Nous devons changer notre mode de fonctionnement interne et la manière dont nous communiquons à l'extérieur. Juan Somavia est l'homme qu'il nous faut pour réaliser ces deux objectifs."
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Bill Brett (Royaume-Uni) -- membre du Conseil
général
du Congrès des syndicats (TUC),
vice-président du Conseil d'administration du
BIT
"L'OIT défend la dimension sociale de la mondialisation. Avec les institutions de Bretton Woods, elle est le pilier social. L'OIT, la Banque mondiale, le FMI et l'OMC doivent trouver une culture commune pour travailler efficacement ensemble. Le BIT doit transmettre un message simple mais non simpliste. C'est sur la base de son "know how" qu'il doit forger son image et son identité. M. Blanchard a été aux prises avec les divisions de la guerre froide. M. Hansenne s'est attaqué à la restructuration du Bureau. M.Somavia devra entreprendre une réforme en profondeur."
-- Jean-Louis Cartier (France) -- représentant gouvernemental
"Le plus important est d'avoir une plus grande présence et visibilité du BIT en Afrique. Nous souhaitons une coopération technique plus spécifique à notre région. Par exemple on ne peut pas considérer le travail des enfants de la même manière en Afrique qu'en Asie."
-- Marie-Louise Correa (Sénégal) -- Ministre du Travail et de l'Emploi
"Tous les pays doivent faire leurs les valeurs et les normes de l'OIT. Il faut que les autres organisations et notamment les Institutions de Bretton Woods appuient une telle démarche. L'OIT n'a pas seulement sept normes fondamentales, elle a aussi des normes su r l'inspection du travail, la politique de l'emploi, la santé et la sécurité, etc., qui restent souvent inappliquées à travers le monde.
L'OIT doit œuvrer en faveur d'un véritable tripartisme dans le monde entier, en visant la ratification universelle de la convention 144 sur les consultations tripartites, principe qui est au cœur de sa Constitution."
-- Ulf Edström (Suède) -- représentant travailleur
"L'OIT doit être prête à affronter les bouleversements rapides qu'engendre la mondialisation. Les économies changent, la manière de travailler change et le monde est en train de devenir totalement interdépendant. Il appartient à l'OIT de faire en sorte que la communauté internationale place la nouvelle donne sociale au centre de ses préoccupations, de devenir un partenaire à part entière des institutions de Bretton Woods et de faire comprendre que la recherche du consensus et le dialogue social sont des éléments essentiels pour l'édification de sociétés modernes et justes."
-- Daniel Funes de Rioja (Argentine) -- représentant employeur
"Dans les années qui viennent, le plus gros travail du BIT consistera à aider les sociétés à relever le double défi de la création d'emplois et de la croissance économique dans un contexte de justice sociale. Et il dispose pour ce faire d'un précieux outil: le tripartisme. En effet, aucun progrès véritable n'est possible dans les domaine économique et social sans un dialogue social digne de ce nom. Pour que le BIT conserve sa crédibilité, il faut que le nouveau Directeur général s'attelle au règlement des problèmes sociaux et des violations des droits de l'homme les plus pressants: le travail des enfants, les droits des travailleurs, l'égalité entre les sexes dans le monde du travail... La Déclaration sur les droits fondamentaux constitue à cet égard un instrument fort utile."
-- Maria Helena Gomes Dos Santos (Brésil) -- représentant gouvernemental
"Il faut surtout que l'OIT développe son aptitude à faire face aux multiples changements qui se produisent dans le monde. Il ne suffit pas de continuer à faire les choses comme nous les avons toujours faites. Nous devons revoir tout le fonctionnement de l'Organisation et dans la foulée, redéfinir ses objectifs.
Nous avons maintenant une excellente occasion de réfléchir à la structure de l'Organisation, au mode de fonctionnement du Conseil d'administration et à l'esprit dans lequel sont élaborées les normes. Tous ces aspects sont importants. Sinon, l'Organisation perdra sa raison d'être et ce serait très regrettable."
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Brian Noakes (Australie) -- Directeur général
de la Chambre australienne du commerce et de
l'industrie,
représentant employeur
"La collaboration des trois partenaires sociaux à l'édification d'une Organisation forte constitue un véritable défi. L'un des enjeux fondamentaux du BIT est la mise en application de la Déclaration."
-- Zainal Rampak (Malaisie) -- Président
du Congrès des syndicats malaisien,
Secrétaire général/vice-président du
Conseil des syndicats de l'ANASE,
représentant travailleur
"A l'aube du 21 e siècle, la tâche principale de l'OIT est de réaffirmer le principe du tripartisme. C'est une Organisation unique en son genre parce qu'elle regroupe, dans sa structure même, les principaux acteurs sociaux: gouvernements, travailleurs et employeurs. Mais l'OIT doit affirmer sa présence sur la scène internationale, elle doit étendre son rayon d'action afin de placer les problèmes du monde du travail au cœur des préoccupations de la communauté internationale."
-- Maria Rozas (Chili) -- représentant travailleur
"Il faut que la Déclaration sur les droits des travailleurs entre en vigueur et veiller à ce que les pays la respectent. En outre, la mondialisation est mise à l'épreuve; si nous ne nous dotons pas d'un instrument puissant, il n'y aura pas de règles et la mondialisation aura échoué."
-- Gibson Sibanda (Zimbabwe) -- Président
de la Confédération des syndicats du Zimbabwe,
représentant travailleur
"Notre plus grand défi est de maintenir le tripartisme. Faire valoir l'importance du tripartisme et le renforcer est la principale tâche du BIT. Le BIT doit avoir une parole très précise et très convaincante pour persuader les gens d'adhérer au système tripartite."
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Toshio Suzuki (Japon) -- Directeur général
du Nikkeiren International Cooperation Center,
représentant employeur
"Le BIT doit accompagner activement et ouvertement les grands changements qui se produisent dans le monde du travail. Il nous faut un cadre qui incite les entreprises à créer toujours plus d'emplois. Outre la création d'emplois et l'assouplissement du marché du travail, la mise en œuvre de la Déclaration est la tâche à laquelle il doit s'atteler en priorité."
-- Ralf Thüsing (Allemagne) -- Vice-président employeur du Conseil d'administration